Jardins

Les jardiniers du Rayol

On l’appelle «Le Jardin des Méditerranées», un emblème des jardins naturels signé Gilles Clément. Accroché au littoral, au détour d’un village du Var, le Domaine du Rayol abrite un index planétaire des régions du monde et de leurs plantes rares, aux bons soins des jardiniers.

Par Jérémie Attali. Photographies Romain Laprade. Coordination Alexis Margowski.

Dès l’arrivée, malgré le froid matinal de novembre, la luxuriance encore intacte du paysage surprend. Devant le portail, unArbutus Thuretiana au tronc rouge nous accueille, encore gorgé de fruits. Nous les goûtons en attendant l’arrivée de Christine Romero pour une visite complète du parc d’une vingtaine d’hectares. En charge de la communication du domaine, elle nous ouvre dès 8 heures. « Quand on visite, nous présen- tons ces différents paysages dans leur état naturel. C’est pourquoi il n’ y a pas d’étiquetage au pied des plantes », explique-t-elle. « Nous ne sommes pas un jardin botanique. L’exception qui confirme la règle c’est notre collection de cistes, qui est assez récente.» L’an prochain, on fêtera ici les 30 ans de ce jardin, depuis son acquisition par le Conservatoire du littoral, et la création de l’Association du Domaine du Rayol. 

C’est en effet en 1989 que Gilles Clément, profondément écologiste, crée cet univers, légèrement « désaxé » par la volonté de faire cohabiter diverses représentations de biotopes et de régions du monde. Sans artifices, sans chimie, et avec un minimum d’entretien. « L’histoire remonte réellement à 1909, quand Alfred-Théodore Courmes, un industriel de Bormes-les-Mimosas, a commencé par construire ici, alors que nous étions en plein maquis, un puits et une ferme, qui est désormais notre restaurant », poursuit Christine alors que nous nous rapprochons d’une imposante bâtisse. « Le bâtiment principal a quant à lui été fini après la Première Guerre mondiale, mais cette villa ne leur convenait nalement plus, et il l’a revendue pour retourner vivre à la ferme. Plus tard, un grand armateur, Henry Potez, constructeur d’avions, s’est installé ici et y a installé ses bureaux pendant la Seconde Guerre mondiale. Il a fait fortune une deuxième fois par la suite.

Pour l’anecdote, son directeur financier était Abel Chirac, le père de Jacques, qui passait donc souvent ses vacances d’été ici.» À la mort d’Henry Potez, une association s’est créée pour empêcher une compagnie d’assurances d’acheter le terrain et de le lotir. « Cette association, Les Amis du Rayol Canadel, a profité en 1975 de la création du Conservatoire du littoral qui, après avoir longuement milité, a pu racheter le site en 1989, le rendre inconstructible et créer ce jardin », raconte Christine alors que nous visitons chaque recoin du bâtiment. À l’époque, Gilles Clément avait proposé un jardin « austral », car les deux propriétaires précédents, férus de voyage, avaient commencé à rapporter certaines variétés exotiques et intéressantes, comme des cactées ou des eucalyptus. « Il souhaitait utiliser l’existant mais ensuite cela a évolué en “Jardin des Méditerranées”, afin d’évoquer ces régions du monde qui ont un climat méditerranéen, et dont les plantes sont adaptées à notre milieu.»

LE MONDE À PORTÉE DE MAIN

Mais qu’est-ce qu’un climat méditerranéen ? Pour mieux comprendre cela, elle nous emmène dans la « serre introductive », petit salon de la villa principale, baignée de lumière, à la vue époustouflante sur la mer et l’île de Port-Cros et l’île du Levant. Face à une carte, elle nous explique : « Les zones du jardin représentent chacune une zone côtière entre le 30e et le 40e parallèle, dans l’hémisphère Nord comme dans l’hémisphère Sud. La Californie, le Chili, la région du Cap en Afrique du Sud, bien sûr tout le bassin méditerranéen avec les îles Canaries, une partie de l’Australie, et après nous avons ces autres paysages que l’on appelle “invités”, donc l’Asie subtropicale, la Nouvelle-Zélande et l’Amérique aride. Les plantes méditerranéennes sont adaptées au feu — par exemple le chêne-liège : son liège protège le chêne —, et d’autres plantes ont même besoin du feu pour se ressemer, comme le callistemon, dont les graines sont dures comme du bois. L’autre point commun de ces plantes est leur capacité à traverser une longue période de sécheresse, par différents moyens, comme le romarin. Il semble fait d’épines, mais en fait ses feuilles sont recourbées pour s’économiser.

De même, l’eucalyptus ne se présente pas frontalement au soleil, pour réduire l’évapotranspiration. » Christine nous emmène ensuite par un petit sentier traversant un espace « sec » de Californie et nous raconte la difficulté, cette année, de conserver cet espace avec les records de pluie de l’automne. Les acanthes nous entourent tels des chardons. Les mimosas en fleurs embaument l’entrée de l’espace «Australie» : « Nous en avons une quarantaine d’espèces, puisque la plupart des mimosas sont australiens. »

LE CHANT DES EUCALYPTUS

Face à un très grand eucalyptus taillé de manière quelque peu brutale, nous nous arrêtons, et Christine reprend avec passion : «Autrefois, il y avait un alignement d’eucalyptus vieux de plus de 70 ans, mais les derniers rescapés sont, semble-t-il, attaqués par un champignon. Celui-ci va très mal, les jardiniers ont com- mencé à abattre de grandes branches séchées.» On rencontre Lenny, tronçonneuse à la main et casque sur la tête, sur le point de se hisser à une dizaine de mètres pour intervenir. « Ce champignon, dès qu’on le voit, c’est que c’est déjà presque trop tard », commente Lenny, à la fois jardinier, guide animateur, assistant pépiniériste et écrivain à ses heures perdues.

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À l’intérieur de l’arbre, le mycélium est comme un réseau qui envahit tout l’intérieur. Celui-ci, il faut savoir qu’il a déjà survécu à pas mal de choses. Après le gel de 1986, il avait été rabattu à presque quatre mètres, donc les branches que l’on voit aujourd’hui ont 30 ans. La question est de savoir s’il faut à nouveau le rabattre de la même manière.» Devant un arbre si vénérable, on est heureux de savoir que les jardiniers font en sorte de prolonger leurs vies, tout en acceptant l’inévitable. « Forcément ça fait mal, mais il faut faire avec dans tous les cas, le but n’est pas de ger le jardin, mais d’évoluer avec. On vient ici cette année, on trouve des choses très diffé- rentes de ce que l’on trouvera dans dix ans. On ne sculpte, ni ne modèle pas la nature. On est là plus pour l’observer et l’accompagner. Comme dit Gilles Clément, faire le plus possible avec la nature, et le moins possible contre.» Lenny nous fait remarquer les geais qui chantent tout près, redoutables prédateurs d’insectes, alliés du jardinier : « On remarque que, dès qu’on sort l’équipement de tronçonneuses, etc., on a toujours un escadron de geais au-dessus, et les merles au ras du sol qui attendent. Pareils à la tonte de printemps, ils sont tout autour du champ. Au niveau des animaux, on voit de tout ici, on peut avoir des couleuvres de différentes espèces, des rainettes, toutes sortes d’oiseaux dont des rapaces, des tortues diamant, qui peuvent être de passage. Et bien sûr des mammifères, comme les renards, fouines, blaireaux, parfois des sangliers. Pas mal de rongeurs. Ça gambade de partout, quoi.» Lenny laisse la parole au «chef des jardiniers», Alain Menseau, venu nous rejoindre. On continue avec lui la promenade, au milieu des acacias. Il nous explique lesquels fleurissent le plus longtemps, lesquels sont les plus rares.

“ACCROITRE LA CONNAISSANCE DU VIVANT (…)NOUS SOMMES TRÈS EN RETARD SUR LE SUJET”

En approchant de la mer, il nous montre une euphorbe arborescente, qui ressème tout autour d’elle. « Ici on ne fait pas vraiment du jardinage, on appelle cela du génie écologique. C’est-à-dire qu’on sélectionne quelles variétés nous conser- vons, pour les montrer au public. On a très peu de pucerons, c’est anecdotique. Le fait que l’on ne fasse aucun traitement permet de préserver la faune auxiliaire.

Et on laisse de nombreuses zones en friche, qui abritent et nourrissent les prédateurs. Du coup, depuis vingt-cinq ans, on ne met rien. On n’utilise même pas de piège. Le ravageur du palmier, par exemple, le charançon rouge, a décimé nos phœnix des Canaries, comme dans toute la région. Cependant, on a pris la décision, en commun accord avec Gilles Clément et notre conseil d’administration, de ne pas traiter, même en bio. On a perdu des phœnix, mais pas tous. Et on a pu démontrer qu’un certain nombre de palmiers sont résistants. On a donc ici vingt-deux espèces de palmiers qui ne sont pas attaquées, même sans aucun traitement alentour. On communique ces résultats aux plus grands pépiniéristes et jardiniers de la région. Élargir la palette végétale est la solution.» 

En cheminant, on distingue clairement la fracture végétale entre la zone Californie et la zone « Canaries ». « Mes prédécesseurs jardiniers ont raclé la terre sur cette zone pour arriver jusqu’à la roche et conserver le moins d’humidité possible, être plus proche du milieu d’origine de ces végétaux. De même pour « l’Afrique du Sud », il y a eu des remblais de terres très spéci ques. Les végétations concer- nées viennent de régions très sableuses et de sols granitiques, donc des camions entiers ont autrefois été déversés sur un mètre d’épaisseur. Mais cela ne représente pas grand-chose à l’échelle du jardin. On y avait implanté les protées, les restios, ils voulaient que ça marche. Depuis, on a repris des protées et des restios ailleurs, cela marche bien aussi !

En tout cas, certaines zones, comme « Australie » ou « Mexique », nécessitent un sol très pauvre, sans humus, minéral, donc on n’apporte surtout pas de mulch. Ici, comme le voulait Gilles Clément, on fait beaucoup d’expériences.» D’ailleurs, les expériences les plus intéressantes démarrent presque toujours à l’étape de la graine, ou de la bouture. On arrive à la serre, toute neuve. On y rencontre Laurent : « La serre nous permet de multiplier pendant toute l’année les variétés qui nous intéressent, et que nous vendons aux visiteurs. Mais la priorité, c’est le jardin. Je fais énormément d’expériences, avec des plantes rares ou en voie de disparition, encore plus depuis que l’on a la serre.» Pas de label bio ici, mais on n’utilise aucun produit chimique, comme dans le reste du jardin. Parfois quelques huiles essentielles, en cas de catastrophe. « Des purins de temps en temps, et l’aide de la bio- diversité. On applique une consigne sur les pots en plastique : s’ils nous en ramènent dix, on leur offre une plante.»

“C’EST UNE OEUVRE D’ART”

Parmi leurs trois-cent et quelque variétés, énormément de raretés. J’y découvre Melianthus major, par exemple, qui sent la cacahuète lorsque l’on frotte ses feuilles. Mais surtout l’Anthyllis barba-jovis (barbe de Jupiter), ou le genêt à feuilles de lin. Pour ces deux-là, tout est interdit, récolte de graines, de plants, multi- plication, car elles sont en voie de disparition. « Nous, on a donc demandé à la préfecture l’autorisation de les reproduire. Et on a obtenu le droit de produire 10 grammes de graines, et de vendre cinquante plants par an. Du coup, les plants produits ici ne sont plus protégés, car d’origine horticole. Donc on joue un rôle de repeuplement. On en donne souvent à des sites du Conservatoire du littoral. » Alain Menseau a encore deux objectifs : «Renforcer certains paysages, l’Asie ou l’Amérique subtropicale, pour les perfectionner ; mais aussi rendre le jardin encore plus lisible, même en dehors des visites guidées. Ce que voulait Gilles, c’est que les gens arrivent et ressentent une émotion. C’est une œuvre d’art qui respecte des codes naturels », ajoute Alain. « Je suis content quand un Australien ou un Sud-Africain passe dans la parcelle et me dit : “J’ai l’impression d’être chez moi”. »

Informations pratiques

Ouvert tous les jours, toute l’année (sauf le 25 décembre) L’été, on peut accéder à un ultime paysage : le Jardin marin, qui permet de se jeter à l’eau, avec masque et tuba, pour découvrir avec un guide la flore aquatique méditerranéenne et son écosystème.

 

www.domainedurayol.org