Sols

La Saga Bourguignon

En bientôt trente ans de vie, le Laboratoire d’Analyses Microbiologiques des Sols (LAMS) fondé par Claude et Lydia Bourguignon s’est imposé en France dans le paysage très politisé du développement durable. Retour sur le destin incroyable d’une famille opiniâtre.

Par Victor Coutard. Photographies Fred Lahache.

Pour rejoindre Maray-sur-Tille, le petit village de Côte d’Or où vivent Lydia et Claude Bourguignon, il faut prendre une route qui longed’étroits rails désaffectés au milieu desquels poussent des pins et de jeunes bouleaux. Ce jour-là, la rivière coule à gros bouillon sous le petit pont à trois arches du bourg, les nuages sont bas et les rues vides. Le paysage austère n’aide pas à nous débarrasser de l’appréhension qui nous habite. On dit des Bourguignon qu’ils sont sceptiques, alarmistes, voir catastrophistes. Maquisards, s’ils sortent régulièrement de leur laboratoire de résistance c’est pour égrener leurs phrases chocs dans des conférences à guichet fermé et les médias. On les a notamment entendu dire qu’ “on ne fait plus d’agriculture, on fait de la gestion de pathologie végétale” ou encore “tous les voyants sont au rouge, et pendant ce temps, on discute du sexe des anges ou du pouvoir d’achat…”. S’ils ont le verbe haut, le couple possède une véritable crédibilité dans les milieux écolos les plus grégaires. Depuis 1990, le LAMS effectue des analyses physiques, chimiques et biologiques et alerte sur l’état de dégradation des sols. Ils ont été parmi les premiers à proposer aux agriculteurs un conseil sur la gestion durable de leur terre pour en restaurer la fertilité. Les bactéries, les champignons microscopiques ou les vers sont leurs meilleurs alliés. Ce grouillement souterrain dit tout de la santé de la biomasse qui fait la richesse d’un champ ou d’un vignoble. Claude et Lydia travaillent aujourd’hui avec vignerons, maraîchers, arboriculteurs et paysagistes. À chaque fois qu’ils persuadent un de leur client de passer à une agriculture biologique oubiodynamique, ils sauvent des hectares. Scientifiques, écrivains et acteurs de leur propre histoire, Les Bourguignon se sont imposés dans le paysage médiatique dans la douleur. Aujourd’hui, si “le virage n’est pas encore pris”, ils notent une amélioration. “En 2007 lors du Grenelle de l’environnement, il y a eu une bascule idéologique. On a vu un changement de mentalité, nous sommes devenus d’un coup très médiatiques” explique Lydia et Claude d’ajouter “ Aujourd’hui, peu de choses sont faites, mais au moins on nous écoute. Quand on fait des conférences, on ne se prend plus de tomates dans la gueule !“. Comment sont-ils arrivés ici, au fin fond de la Bourgogne, les Bourguignon ? Eux qui vitupèrent et se battent depuis trois décennies pour la terre, quelle relation entretiennent-ils avec leur pré carré ? Pour Lydia et Claude, l’attachement au pays est le fruit d’une succession de hasards et d’une belle histoire d’amour.

Tigres et oiseaux

On dit “Les Bourguignon”, ils sont indissociables, pourtant à la différence de Claude, Lydia n’a pas de page Wikipedia et son parcours personnel n’est jamais évoqué. Depuis la fin des années 70 et sa rencontre avec Claude, ils ont absolument tout fait ensemble. Et avant cette date, l’histoire de la petite Lydia Gabucci n’avait rien d’un conte de fée. “Je suis d’origine italienne. En 1945, mon père a perdu sa maison dans un bombardement. Il s’est retrouvé sans rien et a décidé d’immigrer en France, laissant ma mère derrière lui.Il s’est retrouvé coincé en Bourgogne et voilà”.  Lydia nait quatre ans plus tard sur la terre d’exil de ses parents.Il a fallu qu’elle travaille très tôt.“Mon père était italien jusqu’au bout des ongles : les études ce n’était que pour mon frère aîné”.  Heureusement pour elle, sa mère s’est battue“à tous les sens du terme” pour pouvoir la scolariser. Le père se résigna un temps mais imposa un deal : aucun échec ne serait toléré. Alors quand, en classe de seconde, Lydia souffre de l’appendicite, rate les cours et ne valide pas son année ; son père lui annonce aussitôt qu’il lui a trouvé du travail. “ il avait un copain dans un laboratoire, le laboratoire Monod, il m’a dit que je commencerai au mois de septembre”. L’offre n’est pas négociable. À 16 ans, Lydia teste des médicaments sur les animaux. Grâce à sa mère, elle prend des cours du soir. “ Le lundi notre prof de science naturelle, madame Racine, nous demandait de ramener des fleurs pour que nous puissions apprendre à les identifier. Moi je n’en avais jamais mais les autres filles en ramenaient pour moi. Ces deux heures de cours représentaient ma fuite pour toute la semaine.” Lydia découvre un ouvrage qu’elle garde toujours à portée de main et qu’elle nous montre avec candeur : la Flore Bonnier.Ce n’était que des petits dessins et des légendes : la tige est carrée, les feuilles sont du même côté, les feuilles sont décalées, les feuilles tournent…”. Lydia développe une passion pour les orchidées et son amour de la nature.

“Aujourd’hui, peu de chose sont faites, mais au moins on nous écoute. Quand on fait des conférences, on se prend plus de tomates dans la gueule!”

Le chemin qui mène Claude jusqu’en Bourgogne est foncièrement différent. Issu d’une famille aisée, il grandit à Paris. Son père est un éminent psychiatre, sa soeur, Anne deviendra comédienne sous le nom d’Anémone. Pour raconter les fondements de sa vocation, il se fait laconique. “C’était un peu lourd pour moi toute cette famille de médecins et je me suis passionné pour la nature. J’ai fondé avec des copains le “Groupe Ornithologique Parisien” au Lycée Montaigne. Je voulais être directeur de réserve. Mais c’est en travaillant sur les tigres dans l’Himalaya que j’ai vu des gens mourir de faim, et c’est comme ça que je suis rentré à l’agro”. On s’étonne d’être passé en deux phrasesdes oiseaux du cossu Lycée Montaigne aux tigres de l’Himalaya mais Claude balaye la question. En Inde il a découvert l’extrême pauvreté. Le choc est brutal mais salvateur : il comprend sa vocation. “On ne peut pas sauver les tigres si les gens meurent de faim” insiste-t-il encore aujourd’hui. À longueur d’interview on comprendra cette phrase dans toute sa complexité. C’est moins qu’il faut d’abord sauver les hommes pour se permettre de sauver les tigres mais bien qu’on ne pourra pas sauver les tigres si on ne sauve pas les hommes. “Nous les hommes,notre espèce ne durera pas très longtemps. On entend tout le temps que la nature est en danger. Non ! Nous ne sommes rien par rapport à cette immensité et à ce pouvoir qu’elle a de savoir se régénérer… l’homme n’est pas grand, il est tout petit ! ” explicite Lydia. Claude rentre à l’école d’agronomie en 1973 avant d’atterrir à Dijon pour suivre le seul cursus à proposer l’étude la microbiologie des sols.

Claude et Lydia se rencontrent à l’Institut national de la recherche agronomique (INRA).  “Notre histoire est d’abord une histoire d’amourIl fallait qu’on soit deux pour faire ça. Vous savez il faut aller contre le courant pour trouver la source des choses”. Depuis quarante ans, le couple ne se quitte pas et traverse ensemble le cours incroyable de leur existence.

une rencontre providentielle

Alors qu’ils sont de jeunes fonctionnaires et travaillent à l’INRA, Claude et Lydia trouvent leurs mentors : Suzanne et Victor Michon, couple d’intellectuels écologistes et précurseurs. Ces deux anciens résistants vont prendre une place prépondérante dans leur existence, au point que les Bourguignon les considèrent comme partie intégrante de leur clan. “Claude était plutôt fâché avec ses parents. Moi j’ai perdu ma mère très jeune, et mon père ne s’occupait pas de ses petits enfants. Nous avons créé un vrai rapport de famille avec Suzanne et Victor. Les enfants appelaient Suzanne “mémé tandem”, on allait chez eux pour les vacances, il y avait des livres partout, la maison était vraiment superbe” raconte Lydia.

Résistant pendant la guerre et arrêté par les nazis Victor Michon fait la rencontre rocambolesque d’un vieil aristocrate steinerien (du nom de Rudolf Steiner, philosophe autrichien). Par le biais de ce grand propriétaire terrien, Victor Michon, pur intellectuel qui ne connaissait rien à la terre, découvre la biodynamie. À son retour en France, il rencontre Suzanne, et ensemble, ils se choisissent un nouveau combat. “ Ayant vu l’horreur du nazisme, ils se disent qu’il leur faut créer un îlot de résistance parce que la planète va mal. Ils achètent le domaine de Malval à Beaujeu dans le Rhône et décident de fonder une école d’agrobiologie. C’est à ce moment qu’ils nous appellent pour que l’on vienne enseigner la microbiologie des sols”. Claude et Lydia se replongent dans leur souvenirs. “Si on ne les avait pas rencontrés, on ne serait pas ce qu’on est…”.

Cette épiphanie ne s’est pas faite sans mal, les coups sont brutaux et le jeune couple met des années à choisir sa voie. “À l’époque, ça nous a posé énormément de problèmes. Plus à Claude qu’à moi parce qu’il avait le statut de chercheur. On allait à Malval le samedi et le dimanche avant de revenir travailler la semaine à l’INRA. Un jour Claude a reçu une lettre de l’INRA qui lui rappelait que sa parole devait être celle de l’institut, y compris le weekend ! ” raconte Lydia avant que Claude n’ajoute : “j’ai été convoqué par le direction. On m’a sommé d’arrêter immédiatement, ça a été le moment fondateur”.

chasse aux sorcières

L’agriculture est clivante, elle l’a toujours été. À chacun ses idées, ses habitudes. Suzanne et Victor Michon prônent la création d’un nouveau modèle agricole : la Biodynamie. “C’est une approche sensible et ésotérique. “ Il y a des choses que nous ne pouvons pas expliquer, qui reste de la part du mystère. C’est tant mieux. ” revendique Lydia. Si les professeurs de l’époque sont aujourd’hui reconnus comme de véritables sommités (Pierre Rabhi, Max Léglise ou Emilia Hazelip) à l’époque, l’école d’agrobiologie de Beaujeu passait, au mieux, pour une hérésie aux yeux des agriculteurs locaux et de l’INRA. “ C’était la chasse aux sorcières ! Pour certains la biodynamie était une secte. En 1975, la grange de Suzanne et Victor a même été incendiée ! ” rappelle Lydia. L’INRA, très hostile, accentue la pression sur le couple.  “Ce sont des mauvais souvenirs, on les a ensilés”.

La Biodynamie s’imposera petit à petit dans l’inconscient collectif. En 1984, sous l’influence d’un golden boy aventureux, la Coulée de Serrant, un grand domaine viticol, fait passer son exploitation sous pavillon steinerien. Le journal le Monde titre : un grand cru passe en Biodynamie. “Tant que c’était des babas cools qui faisaient des trucs dans leur coin, ça faisait rigoler tout le monde, mais qu’un grand vin s’y mette BAM! ça été une véritable bombe dans le monde agricole !“ rigole Claude.

Forts de rencontres, de savoirs et de petits coups de pouces du destin, Lydia et Claude fondent leur laboratoire d’analyse chez eux à Maray-sur-Tille en 1990. Les premières années sont dures. Il faut d’abord convaincre les banques de financer le projet notamment pour l’achat de matériel scientifique. “On voulait vraiment le faire, on ne voulait pas redevenir salariés. Notre conseiller à la banque n’y croyait pas du tout mais il a subitement changé d’avis. Il nous a raconté plus tard qu’il en avait parlé à sa sœur qui travaillait à l’Institut Pasteur. Elle lui avait dit “C’est l’avenir ! Il faut leur prêter ! Il faut les aider” raconte Lydia. “Aujourd’hui, on peut remercier cette dame” ajoute Claude. Avec le prêt qui leur est miraculeusement accordé, ils achètent du matériel d’occasion et se mettent au travail. 

À L’époque, Lydia a la partie ingrate, elle fait toutes les mesures dans la cave spartiatement aménagée pendant que Claude s’en va frapper aux portes de paysans pour savoir s’ils sont intéressés par une analyse de leur sol. “ Évidemment la plupart du temps, ils me fermaient la porte au nez. Je devais régulièrement rentrer à la maison dire à Lydia que cette semaine il n’y aurait pas de beurre dans les épinards. ” Mais progressivement le vent tourne.Le premier agriculteur à leur accorder sa confiance vient d’un petit village dans le coin, “ Monsieur Renault, il est toujours là ! Il a 85 ans et il faut lui rendre hommage”. Petit à petit le projet s’attire les foudres de l’INRA, preuve qu’il commence à déranger et donc à exister.  “On était trop en avance sur notre époque” résume Claude.

 Avec le succès, les Bourguignons voyagent et découvrent l’ampleur du désastre aussi bien en France qu’au Brésil ou au Vietnam. Ils passent parfois des semaines à prélever des échantillons de terre morte. L’agriculture industrielle et ses enginsfont des ravages. “La grande erreur du vingtième siècle est d’avoir tenté d’industrialiser la vie. Or elle est beaucoup trop complexe ! On ne peut pas réduire une vache à une usine à lait, ni un champ de blé à une usine à amidon… La subtilité, la complexité de la vie ne peut passer que par l’artisanat. L’agriculture de demain sera artisanale, l’agriculture industrielle sera complètement has been, elle est foutue, elle ne nourrit plus les agriculteurs, qui se suicident et nourrit très mal les citoyens. Elle est foutue.” explique Claude.

plus besoin d’être clivant

Aujourd’hui les Bourguignon sont des personnages publics respectés. Leurs livres sont des succès, leurs vidéos font des cartons, l’activité du laboratoire est suivi par des dizaines de milliers de personnes sur les réseaux sociaux. En 2008, Emmanuel, le fils cadet, se joint à l’aventure pour la plus grande joie de ses parents. Son parcours ressemble à une version contemporaine et accélérée de ce qu’on pu vivre ses parents. Après avoir eu des difficultés à s’adapter au modèle français, il s’est expatrié en Angleterre au lycée puis en Écosse pour finir ses études avant de partir faire sa thèse en Nouvelle-Zélande. Il a pensé un temps devenir guide de pêche à l’autre bout du monde… mais un étrange mélange de sens du devoir et d’attachement viscéral à l’œuvre de Claude et Lydia lui fit se joindre à l’aventure du LAMS. “J’ai l’habitude de dire qu’il est tombé dans le trou !” plaisante Lydia. Moins grande gueule que ses parents, il se veut pédagogue. “Eux ont eu besoin de se faire une place pour remettre en question ce que personne ne voulait remettre en question. Il fallait mettre un coup de pied dans la fourmilière et être un peu grande gueule pour espérer faire bouger les choses. Aujourd’hui la remise en cause du modèle agricole et des dérives des grandes multinationales fait plutôt consensus. Je n’ai pas besoin d’être clivant”.

Emmanuel a le tempérament de ses parents, il a su s’imposer et se faire un prénom. “ Au fil des années, ça fait plaisir de voir que j’ai fidélisé mes propres clients.Quand ils ont besoin d’un truc, c’est moi qu’ils appellent ” se réjouit ce grand gaillard aux faux airs de Paul Meurisse. Il a apporté sa touche personnelle au LAMS “je travaille un peu plus avec les villes et les paysagistes. Avec une population de plus en plus citadine, il y a une grosse demande pour une réappropriation des sols et des friches en milieu urbain“. Si Claude et Lydia affirment qu’ils songent déjà prêts à passer la main, quand on évoque l’avenir, Emmanuel s’esclaffe : “Moi je dis toujours : si on les arrête c’est qu’on les enterre !”.