Horticulture

La rose de mai

À Pégomas, non loin de Grasse, une fleur revient régulièrement dans le champ d’une famille, ancrée ici depuis cinq générations. Eux ce sont les Mul, elle c’est la Rosa centifolia. Elle se cueille en mai au petit matin. Nous sommes allés la suivre, depuis son éclosion jusqu’à sa distillation.

Par Daphné Hézard. Photographies Martin Bruno.

Chaque matin, sur les coups de 7 h 30, Fabrice Bianchi ouvre le bal. « Je mourais d’impatience de les retrouver », dit-il de ses roses qui ne fleurissent que trois semaines par an et dont les boutons les plus éclos doivent être cueillis sans attendre. Un spectacle qui revient chaque mois de mai et auquel Fabrice, directeur d’exploitation et gendre de Joseph Mul, ne se lasse jamais d’assister. Dans ce haut lieu de la plante odorante, à quelques encablures de Grasse, c’est une course folle qui s’apprête à démarrer. Une poignée de jours seulement pour récolter ces pétales dont l’absolu finira dans un flacon de parfum. Il y a quatre siècles, c’était avant tout pour couvrir les effluves de cuir venues de cette ville de tanneries que l’on avait commencé à cultiver des roses, pour se mettre au parfum. 

LES HABITUÉES DES CHAMPS

Fabrice salue une à une les cueilleuses qui commencent à arriver. Une quarantaine environ, et quelques cueilleurs aussi, mais peu. Dans un petit local qui leur est réservé, elles enfilent leur tenue du jour. Un dress code assez libre, souvent joyeux et coloré, composé de grosses baskets ou de bottes en caoutchouc, d’un grand chapeau de paille ou d’un bonnet de laine, de foulards imprimés rehaussés de tabliers verts à larges poches qui serviront à y entasser les pétales. Malgré la saison, elles restent très couvertes, les levers du jour peuvent être frais, le soleil peut aussi taper très fort, les bêtes attaquent et les ronces piquent. Certaines vapotent, d’autres boivent du café, elles se mettent en condition pour les longues journées qui les attendent. Sept jours sur sept en cette période. Ce matin, la météo est assez pluvieuse. « Les conditions seraient plus clémentes, vous auriez tous les boutons roses. Là, c’est comme si c’était le tout début de la saison alors qu’elle a déjà bien commencé. On devrait être dans une phase où la quantité de fleurs est plus importante… mais, vous savez, les agriculteurs ne sont jamais satisfaits », avoue Fabrice tandis que les cueilleuses s’installent sur leur terrain de jeu. 

Il est 8 h 30. Elles choisissent deux par deux et par affinité leur poste de départ dans un rang. Des saisonniers sont appelés en renfort. Ils sont aidés par les anciennes, qui leur enseignent la bonne gestuelle. On les appelle les référentes. Ce jour-là, Rachida, référente en chef, transmet à Julie – une jeune nouvelle sortie de l’école Isipca (école de parfumerie de Versailles) – les conseils pour cueillir la rose : « Juste un petit coup sec avec une légère rotation sans tirer sur la fleur. » Très vite le geste devient fluide, et la jeune femme n’a pas de mal à suivre le groupe qui remonte les allées de rosiers à une vitesse vertigineuse. Avant la première pause de 9 h 30, elles ont déjà balayé plusieurs rangées et rempli plusieurs fois la poche de leur tablier, qu’elles déversent dans les sacs en toile de jute tendus par les hommes qui les attendent dans les passages du champ. L’humeur est joyeuse et bon enfant, ça rigole, ça papote, et ça veille surtout à ramasser le plus vite possible. Il y a des Français, des Italiens, des Arabes, des Roumains. Certains sont en couple, d’autres viennent avec leur sœur. Michel chante à tue-tête Nice baie des anges, un hymne de Dick Rivers disparu quelques semaines plus tôt. Amoureux de Goya et du Caravage, il est l’un des rares cueilleurs de la bande et œuvre ici depuis 2012, il s’y sent chaque fois renaître. Une fois rempli, chaque sac, d’à peu près 15 kg, est acheminé sur la remorque d’un tracteur. Lorsque 25 sacs sont chargés, le tracteur descend à l’usine installée sur le champ, et une autre équipe s’occupe de charger les fleurs dans les extracteurs. Un ballet bien orchestré qui permet de ramasser environ 2 000 kg de fleurs par jour, soit entre 35 et 40 tonnes au bout de trois semaines. 

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Une famille grassoise

Les Mul règnent sur le territoire grassois depuis les années 1800. Joseph Mul, 84 ans, quatrième génération, vient tous les jours suivre les récoltes. Vers 9 h 30-10 h, il vient aider son gendre qui mène la danse. « On n’a jamais assez d’yeux pour surveiller l’évolution de la culture », dit-il en glissant un bouton de rose entre son majeur et son annulaire comme pour lui dire un petit bonjour. Joseph a vu cette culture changer en fonction du temps et du progrès. Les Mul ont toujours évolué de manière à rester à la pointe et sans utiliser d’engrais chimiques. Ou presque. Monsieur Mul pense que la mouvance bio, le retour à la terre, c’est comme un boomerang. « On est parti pour la guerre, pour nourrir tout le monde il fallait produire, et maintenant on s’aperçoit que… » Il lève les yeux au ciel, dépité. « Il y a toujours une corrélation entre une chose et une autre. Lorsque l’Europe a été créée, c’était l’Europe agricole, l’Europe verte. Il fallait réussir à produire 100 quintaux à l’hectare. Alors que la moyenne, c’était 35. Pour les bêtes c’était pareil. C’est l’époque qui voulait ça. Aujourd’hui, la seule de nos cultures qui ne soit pas encore totalement bio est sur la Rosa centifoloia, à cause de la rouille, ce champignon qui se met sur les feuilles et qu’on ne maîtrise pas totalement. Nous sommes en reconversion. »

rester sur ce terrain

Avant d’intégrer la filière de la parfumerie, les Grassois étaient surtout des producteurs d’essences auprès de qui les parfumeurs s’approvisionnaient. Lorsque Mademoiselle Chanel demande à Ernest Beaux de créer son premier parfum pour femme, il vient chercher ses essences à Grasse, et dans la composition du N° 5, en 1921, il mêle le jasmin et la rose de Grasse. C’est pour cela que les Mul sont encore là. Avec la crainte de voir leur matière première disparaître ou être plantée sous d’autres cieux, comme en Italie du Sud, en Sicile, en Afrique du Nord ou au Maroc, ici, on souhaite pérenniser et protéger la filière de ce qui fait la composition de ces parfums légendaires. « Ils n’ont jamais voulu changer la qualité originelle des essences entrées dans ce parfum pour ne pas en changer la tonalité », explique Joseph Mul. « C’est comme si vous vouliez planter cette vigne autre part que dans le Beaujolais, vous n’obtiendriez jamais le même vin. » Les éléments terroir, microclimat et savoir-faire sont tous essentiels dans l’équation. C’est ainsi qu’en 1978 l’association entre la famille et la Maison prend forme. Elle se concrétisera définitivement en 1988, lorsqu’est construite l’usine de campagne installée au beau milieu des champs. Elle permet un traitement des fleurs fraîches, au fur et à mesure de leur récolte, pour en tirer toute la quintessence. La traçabilité est au cœur du partenariat, de la culture de la plante jusqu’à sa transformation en absolue. À force de recherches, d’expérimentation, de récupération de bulbes, d’essais de distillation, des plantes disparues du territoire grassois ont pu être réintégrées. « Ça a été une aventure, parce qu’il fallait retrouver le matériel végétal », se souvient Joseph. Aujourd’hui, tubéreuse, géranium, iris et néroli ont rejoint la collection. 

Il fait bientôt nuit, tous les boutons ont été ramassés, les champs sont verts, les camions ont déversé la totalité des pétales à l’usine d’extraction. Après plusieurs opérations, les fleurs, traitées après chaque récolte, vont peu à peu délivrer leur précieux distillat. Les cueilleuses et les cueilleurs rentrent sur un petit train qui fait le tour de la propriété pour venir les chercher. D’autres roses s’épanouiront dans la nuit. Pour être prêtes quand, demain, il fera jour. 

Retrouvez cet article dans Regain N°5 Été 2019, disponible en kiosque est librairie depuis le 21 Juin.