Vêtements de travail

Et toujours, le Laboureur

L’iconique marque française de vêtements de travail traditionnels change de direction mais pas de cap: faire des habits solides pour les agriculteurs et les artisans.

Par Victor Coutard. Photographies Alexandre Guirkinger.

Le grand atelier aux murs bleu azur semble calme sous le soleil de septembre. Pourtant, ce jour-là, Jean- Charles Zélanti vient de remettre les clefs de l’entreprise à deux jeunes frères angevins, Jean et Vianney Copleutre. Depuis la création de la marque en 1956, c’est la première fois que Le Laboureur vit un changement de cette ampleur. En cette journée de transition où chacun doit apprivoiser son nouveau rôle, on aurait pu s’attendre à de grandes annonces et à de petits chamboulements. Pourtant, rien ne paraît altérer le cours d’une journée normale à l’atelier : en toile de fond le bruit des machines à coudre, la lumière des néons blancs, les chariots lestés de tissus et les employés affairés aux différents postes d’assemblage. Le Laboureur n’est pas vraiment une entreprise comme les autres. La marque s’inscrit dans le temps long, sans égard pour les gesticulations du monde.

Peu après la Seconde Guerre mondiale, Primo Zélanti, le père de Jean-Charles, quitte les Apennins tosco-émiliens et le col de la Cisa pour la ville de Digoin, en Bourgogne. Le colporteur a entendu dire que quelqu’un là-bas pourrait lui fournir quelques habits à vendre. Les années d’après-guerre étant des années de forte consommation, Primo vend bien dans les foires et les marchés du sud de la Bourgogne et ne tarde pas à se faire un petit pécule. «À l’époque, le problème ce n’était pas de vendre, c’était de trouver quoi vendre », assure Jean-Charles. En 1956, Primo crée sa marque de vêtements de travail. “Mon père voulait déposer la marque L’ Agriculteur, mais c’était déjà pris, alors il a choisi Le Laboureur.» Il entend produire, au cœur de la France, des vêtements aux formes anciennes avec des matières et des tissus de grande qualité : laine bouillie de mouton d’Ouessant, velours côtelé rigide, moleskine tissée serrée ou lin naturel. Le succès est rapide et exponentiel. L’atelier de fabrication s’agrandit et l’entreprise doit quitter le centre-ville de Digoin pour s’installer au début des années 1970 au sein de locaux plus spacieux, au 6 bis rue des Chantiers.

Aujourd’hui, les vêtements sont toujours confectionnés rue des Chantiers, selon les mêmes techniques, avec les mêmes matières premières et la même rigueur. Pour tout dire, les vêtements du Laboureur semblent être les mêmes que ceux vendus par Primo Zélanti dans les foires et les marchés. Les tissus sont si épais qu’ils en deviennent raides, et les couturières utilisent du fil de matelas pour assembler les différentes pièces. Tout ou presque est réalisé à la main et certaines machines à coudre sont aussi vieilles que l’usine. D’ailleurs, Jean-Charles Zélanti prévient : « Le jour où ils vont les changer, les machines, ils devront prendre un abonnement et les renouveler tous les cinq ans.» Dans l’atelier à Digoin seul un ordinateur antédiluvien est connecté à Internet. L’édition des plans de coupe est réalisée à l’aide d’un système informatique qui ferait passer une Game Boy pour un poste de pilotage de la Nasa. Malgré tout, Le Laboureur semble s’amuser du temps qui passe. Car le discours tenu par les Zélanti d’abord, et par les Copleutre aujourd’hui, est d’une modernité déconcertante.

“AUjourd’hui c’est royal”

En 1988, Jean-Charles Zélanti succède à son père à la tête de l’entreprise. Monsieur Zélanti – c’est comme ça que tout le monde l’appelle – a de faux airs d’un personnage d’une bande dessinée d’Hergé. Il a un entrain communicatif et se vante d’une bonne dose de roublardise. Il passera d’ailleurs une heure à nous prévenir qu’il ne faut pas lui chercher des noises, de cet air qui donne aux hommes envie de se tester les uns les autres. Derrière un franc-parler revendiqué, on devine pourtant la sensibilité réelle d’un homme que l’histoire du Laboureur aura éprouvé. « Ça m’a toujours pesé ici.»

Pour le premier de ses derniers jours à la tête de la boîte – il restera six mois à l’atelier pour assurer la transition –, il aurait préféré que nous lui parlions de sa grande passion pour le ski. « Le ski est la seule chose que je fasse bien », explique-t-il avec plus de malice que de sincérité. Car il est évident que Le Laboureur doit sa survie à l’opiniâtreté de Jean-Charles Zélanti. En effet, si la marque n’a plus son lustre d’antan, quand à la fin des années 1970 il y avait plus de cent employés à l’atelier, elle existe toujours et semble se trouver à l’aube d’une nouvelle ère. Comparé aux décennies de vaches maigres vécues ici des années 1980 au début des années 2010, « aujourd’hui, c’est royal », rigole monsieur Zélanti. Il le dit sans fanfaronnade, avec le souvenir épuisé du temps où il fallait précipiter les départs en retraite, licencier le personnel et survivre aux concurrences étrangères. « On a failli crever », résume-t-il.

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Rien a cirer de l’air du temps

Monsieur Zélanti n’a jamais cédé aux sirènes de la mondialisation. « Je ne suis pas intéressé par l’expansionnisme, mais par la durée », ni aux engrenages mortifères de la surconsom- mation. « Je n’ai jamais mis de papier plastique autour de mes produits. Pourquoi en mettre ? Il faut les acheter, les stocker et les enfiler, alors que le client ne va même pas les regarder. Il va les déchirer et les jeter à la poubelle. C’est absurde ! » Quand on s’étonne de la modernité de son discours, il nous rétorque qu’il n’en a rien à cirer de l’air du temps. « Je ne me préoccupe pas de ce que font les autres, jamais ! Et mon père c’était pareil. » Si tous les signaux sont au vert et que la prise de conscience écologique laisse penser qu’une nouvelle génération tend les bras au Laboureur, monsieur Zélanti a appris à se méfier des modes. 

Les consommateurs veulent aujourd’hui du fait main ? Du made in France ? Des matières premières de qualité ? Grand bien leur fasse ! Les tendances ne sont pas fiables, elles muent continuellement, et ce même si monsieur Zélanti consent avoir remarqué un « changement de destination » dans les achats. Les largeots, lourds pantalons de velours côtelé pour charpentier, se portent en ville, les coltins, amples vestes de travail, sortent des ateliers. Toutefois, le changement n’est ni assez important, ni assez pérenne pour faire dévier Le Laboureur de son unique objectif : faire des vêtements solides pour ceux qui travaillent avec leurs mains.

jouer le temps long

Des deux frères Copleutre, seul Jean est présent ce jour-là. Jean, c’est comme ça qu’il veut qu’on l’appelle et non pas « monsieur Copleutre » comme monsieur Zélanti. Passé cette différence cosmétique, on retrouve très vite chez le nouveau directeur la ténacité et la retenue qu’il convient d’avoir quand on travaille pour Le Laboureur. Jean prévient d’emblée : « Nous voulons continuer de produire exactement les mêmes vêtements, pour les mêmes clients et avec le même personnel. On joue le temps long : on fait des vêtements solides et abordables, confectionnés à Digoin en Bourgogne.» Le calme et la tempérance dont fait preuve ce futur papa de 28 ans font impression. Après une formation d’apprentissage en menuiserie avec les Compagnons du devoir, il a effectué pendant quatre ans le rituel tour de France. Cette expérience fondatrice lui fait remarquer la difficulté que peuvent rencontrer les artisans à trouver des vêtements de travail de bonne qualité.

La vingtaine fraichement acquise, il se lance en 2012 dans l’entrepreneuriat et crée le site Internet Largeot et Coltin pour distribuer des habits destinés aux professionnels rencontrés chez les Compagnons. Le succès du site lui permettra, cette année et avec l’aide de son frère Vianney, de racheter leur principal fournisseur : Le Laboureur. Jean ne nous dira pas combien il a dû mettre sur la table pour réaliser la transaction, tout juste tient-il à préciser que l’entreprise est saine et que son frère et lui ont investi en fonds propres. Ils disposent de 100 % du capital et ne veulent avoir de comptes à rendre à personne. Sauf peut-être aux employés, âmes et mains de la marque.

à bras déporté

Car quel que soit le directeur, dix-huit personnes incarnent toujours au quotidien Le Laboureur. Dix-huit salariés, en grande majorité des femmes du coin, dont certaines sont en poste depuis l’époque de Primo Zélanti. Ainsi Chantal a-t-elle quarante-trois ans de couture derrière elle et maîtrise son antique machine à bras déporté de la marque Union Special. Elle a connu les deux générations de Zélanti et découvre les repreneurs Jean et Vianney. « C’est ma famille », dit-elle en souriant, avant de se remettre au travail.

Comme Chantal, ces femmes de Digoin font un travail appliqué. Elles sont l’âme de la marque. Ce sont leurs mains agiles qui dressent les tissus épais, elles qui embauchent tous les matins à heure fixe et ne travaillent pas le vendredi après-midi. Monsieur Zélanti s’amuse en racontant que certains prétendants à la reprise de la marque ont été écartés par les ouvrières, qui les jugeaient trop prétentieux. Elles se sont pliées de bonne grâce à nos questions et à nos photos, ères de leur atelier et de leur travail. Elles nous ont montré comment fonctionne la machine à retourner les pantalons, l’édition des plans de coupe ou la confection d’une cape de berger. Véronique, Martine, Cécile, Marine, Stéphanie, Chantal, Annie, Marie-Line, Nathalie, Karine, Joëlle, Marie-Marguerite, Christiane, Michèle, Magali et Josiane, mais aussi Yannick et Didier forment ce qui s’apparente réellement à une entreprise familiale. Un lieu de vie où tout n’est pas rose, mais où les différents membres semblent unis par un lien indéfectible. Et chez Le Laboureur, le fil est plus solide qu’ailleurs.

Informations pratiques

Retrouver l’article sur Le Laboureur dans Regain N°6 Automne 2019 en vente sur notre boutique en ligne.

 

Plus d’informations sur Le Laboureur sur www.lelaboureur.fr