Cet automne, Regain réveille les sens. Il y a les couleurs chatoyantes des bouquets de fleurs des shows anglais, les flammes brûlantes du four à pain, les raisins frais de la dernière station uvale de Marseille. Il y a aussi les odeurs de cuisine du marché de Saint-Briac, d’une nouvelle auberge au cœur du Loiret ou d’une mangerie locale et familiale dans la Sarthe. On boit du vin puis on lit des livres (ou inversement, ou les deux ensemble) avec Louis et Charlotte Pérot de L’Ostal Levant et l’on discute le bout de gras à table avec les vendangeurs au domaine Boesch, en Alsace. On écoute le son des fleuves et des rivières autant que le froissement des battements d’ailes de chauve-souris dans l’obscurité d’une grotte de l’Ariège. Et puis on part en balade, à la découverte d’une montagne magique ou le long des routes Corse, en évitant les vaches sauvages ou en découvrant des inscriptions rupestres. On cultive la grande berce, on construit son four à pain, on s’émerveille des œufs de poule. L’été se meurt, vive l’automne !

Cet été, Regain se déguste au soleil. Prenez-donc un peu de banon, ce fromage de chèvre de Provence ! Et accompagnez-le d’une rasade d’eau-de-vie de poire prisonnière !
La marche digestive se fera dans les Alpes suisses, aux côtés du troupeau des frères von Siebenthal. Et on troquera la voiture pour une monture au Cheval Vapeur, ancienne station-essence devenue curiosité dans la Drôme.

Si la pêche n’est pas bonne, on écoutera le bruit du ruisseau. Et on écoutera aussi d’autres paroles moins prosaïques : celles d’étudiants d’Agro Paris Tech qui appellent leur génération à bifurquer. En donnant du sens à leur avenir, en ne collaborant plus avec les entreprises polluantes et climaticides.

Il y a bien quelques jeunes qui ont déjà pris ce nouveau chemin : on rencontrera dans ces pages les fondateurs de La Ferme Sans Nom et leur formidable reconquête de la semence paysanne. Et entre deux aquarelles du dessinateur Philippe Dumas, on s’émer- veillera du rouge des pivoines du Var… quel programme !

Le printemps est enfin arrivé ! Dans ce numéro, l’anthropologue Charles Stépanoff confronte les écolos au paradoxe de leur rapport à la violence alors que le chef Florent Ciccoli relève le défi de cuisiner un menu complet pour quatre personnes à moins de quinze euros. Ici, de jeunes volontaires luttent contre le déclassement des villages, là une éleveuse invente l’abattoir à la ferme pour les animaux et par éthique. Tandis que, aux portes du Luberon, la zone à patates s’oppose à la bétonisation.

Les pêcheurs à la mouche rêvent de poissons sauvages et de rivières propres. Le no kill, une pratique au plus proche de la nature, convainc une nouvelle génération soucieuse de l’environnement.

Par Victor Coutard. Photographies Léon Prost.

« Allo, bonjour, vous êtes bien sur le portable d’Olivier Masmonteil, je suis en train de peindre ou à la pêche, vous pouvez me laisser un message. » Pour ceux qui la pratiquent, la pêche à la mouche est souvent bien plus qu’un hobby. Une vraie passion qui pousse les aficionados à voyager à la recherche des meilleures rivières et, sur ces rivières, à partir en quête des meilleurs spots. « La pêche à la mouche est mon deuxième travail », rigole Olivier Masmonteil, artiste peintre français connu pour ses paysages et ses palimpsestes pictu- raux. Pour admirer le geste et prendre un cours d’initiation halieutique, rendez-vous est donné Moulin de Chaise-Dieu-du-Theil, un parcours de pêche clos sur 3 km de rivière situé dans l’Eure, en Normandie. Sous un soleil radieux, nous retrouvons Olivier entouré de sa compagne, Émeline Aubry, cheffe privée demi-finaliste du championnat du monde de pâté en croûte, et d’Amandine Chaignot, cheffe du restaurant Pouliche à Paris. Si Olivier et Émeline ont souvent pêché ensemble et aux quatre coins du globe, pour Amandine comme pour nous, c’est une première.

10 HEURES, 10 H 10

Équipé de lunettes polarisées pour mieux voir les poissons dans l’eau, d’un gilet à poches, de bottes montantes, d’une épuisette et, bien sûr, d’une canne, Olivier Masmonteil choisit ses mots pour transmettre son amour de la pêche. Il existe tout un vocabulaire d’initiés : on parle de « pêcher l’eau » quand la rivière est trouble, de « streamer » pour l’imitation d’alevin ou encore de tricot pour l’action consistant à ramener le fil, pardon, la soie, par tirées successives. Le matériel de base est constitué de cinq éléments : une canne en carbone ou, pour les puristes, en bambou, aussi appelée « fouet ». Un moulinet qui joue à la fois le rôle de réserve de fil et de frein en cas de combat avec un gros poisson. Une soie, fil synthétique ou originellement, comme son nom l’indique, en soie, dont le poids et l’épaisseur servent à propulser la mouche au moyen du lancer dit « fouetté ». Un bas de ligne, fil de nylon communément appelé « queue-de-rat », qui fait la transition entre la soie et la mouche. Et donc, la fameuse mouche, qui imite un insecte (la mouche imitative) ou qui provoque, par son animation et ses couleurs, un réflexe d’agressivité du poisson (la mouche incitative). Ces cinq éléments connaissent d’infinies variations dont chaque pêcheur garde le secret. «Tu choisis ta canne et ta soie par rapport aux conditions climatiques. Tu sélectionnes ta mouche en fonction de ce que tu crois que le poisson veut manger… ce qui dépend aussi des conditions climatiques. C’est au feeling », détaille Olivier.

Plus que des mots, la pêche à la mouche est avant tout une question de mouvement. «Toute la difficulté est de lancer loin une mouche qui ne pèse rien. On est aidé dans cette entreprise par une soie qui est plus lourde que l’air.» Un beau lancer consiste à faire croire au poisson que la mouche est bien réelle. Il s’agit donc de déposer celle-ci au bon endroit, délicatement et avec un minimum d’éclaboussures. D’une main, Olivier tient sa canne, de l’autre il donne du lest à la soie. « Il faut réaliser un mouvement ample : 10 heures, 10 h 10. » La soie s’envole au-dessus du pêcheur et trace dans l’air de grands « S » aussi sonores qu’élégants. La mouche doit atterrir au niveau du poisson, dans son champ de vision. Le pêcheur « anime » alors le leurre en tirant à lui la soie de sa main libre. Une fois le poisson mordu à l’hameçon, le pêcheur doit le ferrer en donnant un coup sec à la ligne. Olivier devance notre question embarrassée. « Selon de récentes études, il n’y aurait pas de terminaisons nerveuses dans la bouche des pois- sons, mais surtout du cartilage. Si le poisson avait mal, il ne se débattrait pas autant.» Une fois le poisson ferré, le pêcheur fatigue l’animal, le remonte à la surface et l’accompagne doucement

jusqu’à l’épuisette à moitié immergée. Délicatement, le moucheur ôte l’hameçon de la gueule du poisson, prend une photo et… le libère aussitôt.

La pratique du no kill fut développée au siècle dernier par les pêcheurs sportifs américains. Elle consiste à relâcher vivants les pois- sons capturés. De plus en plus courante, cette « graciation » est plébiscitée par une jeune génération pour laquelle la pêche à la mouche est à la fois une activité de pleine nature, un loisir et un sport. Une nouvelle génération à la conscience écologique qui souhaite préserver les réserves halieutiques et affiche son respect pour les poissons. Le discours des pêcheurs est néanmoins modéré, la pratique du no kill n’est pas sans risque pour les animaux et implique une philosophie de pêche que tous les moucheurs ne partagent pas encore. « Ce n’est pas anodin de prendre un poisson, explique Olivier. Il y a des précautions à prendre avant de le manipuler : se mouiller les mains, par exemple, afin de ne pas abîmer la couche de mucus qui le protège des attaques de champignons et des bactéries pathogènes.» Quelques lancers plus tard, il confie : « J’ai eu de grandes engueulades avec d’autres pêcheurs. La technique du no kill sert parfois de cache-sexe à une pratique sportive qui consiste à “scorer”: à attraper le maximum de poissons. Il faut s’autodiscipliner. Par exemple, je pêche moins en juillet et en août, car les poissons ont chaud et sont fatigués. » Aujourd’hui, seuls 5 % des rivières françaises seraient en bonne santé, principalement dans la Creuse, en Corrèze et dans les Pyrénées. Envahies par les espèces invasives (l’écrevisse américaine, le silure ou encore le cormoran, qui pêche de plus en plus loin de sa zone d’habitat), elles se vident de leurs poissons alors que les barrages empêchent les migrations des saumons et des anguilles. Mais le gros des dégâts provient de l’agriculture inten- sive, qui pollue l’eau et assèche les réserves. « La rivière est le témoin de la santé écologique d’une vallée. Si les poissons ont une mycose, c’est qu’il y a pollution. Si l’eau est trouble, c’est qu’il y a eu déforestation… » plaide Olivier.

Pour tenter d’enrayer la destruction des rivières, certains pêcheurs militent pour un système de jachère sur trois ans. La première année, on entretient la rivière, la deuxième on la laisse tranquille, la troisième on pêche. Toutes les études le montrent, la meilleure manière de protéger les poissons, c’est de sauvegarder leur habitat naturel : des berges propres, des graviers nettoyés et des herbiers, essentiels garde-manger piscicoles, multipliés. « L’intérêt du pêcheur, c’est d’avoir les rivières les plus sauvages possible pour pêcher des poissons les plus sauvages possible », insiste Olivier, qui mise sur l’existence d’une véritable prise de conscience écologique des moucheurs. « Nous fûmes parmi les premiers à nous émouvoir du sort des rivières et à s’apercevoir que les insectes disparaissaient.» Il confesse avoir pleuré de tristesse quand il s’est aperçu que la rivière dans laquelle il pêchait enfant dans l’Aube était désormais à sec. Comme tant d’autres, elle avait été abandonnée.

UN MOMENT DE DÉTENTE SUBLIME

Moulin de Chaise-Dieu-du-Theil, le reflet de l’eau sur le tronc des arbres, le bruit des flots et l’onde furtivement laissée par un poisson surgissant à la surface de la rivière appellent à la quiétude. Le parcours de pêche clos pourrait être comparé à un
practice de golf. Les meilleurs s’y entraînent, les petits nouveaux y viennent apprendre. Ici, on pêche toute l’année des poissons d’élevage stériles dans l’eau claire de la rivière Iton, qui arrose notamment la ville d’Évreux. Chemise saumon et
bretelles accrochées aux épaules, Monsieur Jean Pucci, propriétaire des lieux, se réjouit de voir disparaître l’aspect élitiste qui collait à la pêche à la mouche en même temps qu’augmente le nombre de pratiquants. « La pêche est un moment de
détente sublime, on est vraiment en contact avec la nature. C’est à la fois une pratique solitaire et conviviale : on pêche seul et on se retrouve entre amis pour le casse-croûte.» Dans le bar qu’il a aménagé au milieu de la propriété, les vitrines
regorgent de mouches de toutes formes et de toutes couleurs. « Il y a une vingtaine d’années, on avait touché le fond… On a laissé tomber des rivières », raconte Mon-
sieur Pucci avant de conclure, flegmatique: «Vous savez, jeune homme, quand on est vraiment pêcheur, quand on aime la nature, on est forcément écolo.»

Loin des images d’Épinal et de la littérature rêvée ou parfois trop exotique, découvrons le Pays basque par les yeux d’une jeunesse acquise à ses cimes et vallées, très concernée par les questions de culture et d’identité et qui revendique une ruralité ni péquenaude ni misérable, mais très forte de richesses et d’espoir.

Par Mathilde Morin. Photographies Ilyes Griyeb.

Terre de tradition agropastorale, la Soule, Xiberoa en basque, déploie un paysage de reliefs aux douces courbes verdoyantes qui se muent progressivement en cimes au découpage abrupt propre aux Pyrénées. Dans les recoins de ces collines vertes se nichent des villages dont les vigoureuses maisons d’un seul tenant, percées d’amples portes cochères, semblent plus béarnaises que bayonnaises dans leur style. Bien loin des falaises brisées et de l’élégance aristocratique de Biarritz ou du charme bigarré de la baie luzienne, c’est ici un autre visage du Pays basque que pré- sente la plus petite et la plus sauvage des provinces d’Euskal Herria – le Pays basque entendu au sens géographique en langue basque. Il rappellera plus les enchanteresses descriptions des métamorphoses saisonnières du Pays basque intérieur de Pierre Loti dans le roman Ramuntcho qui forment le décor des amours malheureuses de Gracieuse et Raymond.

Pourtant, chercher à comprendre le Pays basque en lisant Loti, c’est-à-dire comme une terre préservée et pure parce qu’enclose et confinée dans un cercle de montagnes, c’est se complaire dans une vision résolument folkloriste d’une région exotique dont Ramuntcho ne constitue que l’un des malheureux exemples. Sorte d’Islande ou de Japon intérieur, le Pays basque souffre en effet d’une avalanche de représentations colonialistes, empreintes d’un mystère qui fascine autant qu’il aveugle. Sans prétendre dresser un portrait objectif et exhaustif révélant « la vérité » de la Soule contemporaine, nous avons demandé à quatre jeunes qui y vivent – Souletins de naissance, d’adoption ou de cœur – d’évoquer leur lien à cette terre et à la culture basque de Soule. Plutôt que par les romans de Loti, c’est donc à travers les regards de Jessica, Laure, Joseph et Maider (l’une des versions basques du prénom Marie) que nous avons cherché à décrire ce visage du Pays basque intérieur. Âgés d’une vingtaine d’années, de professions diverses, anciens rats des villes diplômés de grandes écoles ou enfants d’agriculteurs et d’artisans souletins, ils ont accepté de partager avec nous ce qui fait qu’ils choisissent de rester, d’apprendre le basque, de le parler au quotidien ou même de l’enseigner, en réinventant la culture d’une campagne au pied des Pyrénées.

Désirant écouter et photographier ces jeunes dans leur « écosystème naturel », c’est tout d’abord à 1 700 mètres d’altitude que nous avons retrouvé Joseph, berger de 29 ans monté en estive pour faire paître aux brebis la grasse herbe de montagne pendant quatre mois. Vivant dans une cabane de bergers où nous nous sommes lentement hissés lors d’une marche ardue sous un soleil mordant, Joseph – plus connu sous le nom de Jüje : Joseph en basque – nous a fait suivre d’autres sentiers avec sa nuée de brebis galopant joyeusement aux côtés d’un patou fort tendre et d’un labritborder répondant aux ordres donnés en basque et en béarnais. C’est là, à flanc de montagne, au son des cloches des brebis et sur un tapis de bruyère et de plants de myrtilles sauvages, que nous l’avons écouté dans le soir tombant. Né d’une mère basque et d’un père auvergnat, il a eu mille vies avant de choisir de s’établir en Soule en tant que berger. Après des études d’agronomie, une vie en Pologne, il voulut un jour devenir « berger d’arbres et des fleurs » – poétique manière de nommer le métier de pépiniériste. Puis un jour, il choisit de renouer avec cette identité basque que sa mère chérissait sans être parvenue à apprendre cette langue qui ne lui avait pas été transmise enfant.

Revenu au pays de ses ancêtres maternels, Joseph s’est approprié le basque, qu’il enseigne désormais l’hiver dans les écoles en plus de son travail dans les bergeries. Devenir berger en Soule était en réalité un rêve d’enfance inavoué. Si les bergers étaient ainsi pour Joseph « les super-héros » de son enfance et de son adolescence, lui se pensait toutefois incapable d’en devenir un : « Je trouvais le berger extrêmement valeureux, extrêmement solide, extrêmement courageux.» Joseph a mis un certain temps à comprendre qu’il était possible d’exercer ce métier tout en ayant une grande sensibilité, et c’est notamment en rencontrant des bergères qu’il a réalisé que cela lui serait possible. Il est aujourd’hui « éminemment fier d’être le dépositaire de ce savoir et de ce métier » dans un pays où « être paysan n’est pas être péquenaud : c’est un vrai gage de robustesse mentale autant que physique ». Pour Joseph, être berger c’est aussi pouvoir dire : « Je ne diviserai plus biodiversités naturelles et culturelles.»

C’est sans doute ce qui explique « l’aura » dont jouit encore cette profession dans le Pays basque. Par ce métier autant que par le fait de parler et de transmettre la langue basque, Joseph œuvre à la perpétuation d’une culture qu’il veut voir « évoluer » plutôt que de la laisser « se figer comme un folklore dans une vitrine ». Le berger en appelle aussi à une idéologie républicaine française moins unifor- misante, protégeant et valorisant aussi bien son patrimoine matériel – comme elle sait déjà si bien le faire – qu’immatériel. C’est à l’aune du reniement contraint des langues, des accents et des villages où des parlers divers furent un jour dits et chantés qu’il faudrait alors également comprendre la crise du monde rural français.

LE DEVENIR D’UNE LANGUE

Avec son regard scintillant et son éclatant sourire, la solaire Maider a elle aussi su nous convaincre de la beauté de son combat en faveur du basque. Elle a évoqué le journalisme qu’elle exerce au sein de la radio associative locale Xiberoko Botza, dont le studio d’enregistrement se situe au cœur du chef-lieu de la Soule, dans le village de Mauléon. C’est avant tout par engagement pour cette langue que la jeune femme âgée de 24 ans a choisi d’exercer ce travail. Née d’un père paysan souletin et d’une mère de la région parisienne venue s’établir ici, Maider a grandi en parlant plus le basque que le français, et a très tôt été animée par le désir profond de faire vivre cette langue. Son implication à la radio répond ainsi à un but précis : permettre aux gens de Soule d’entendre quotidiennement le basque. Tout en gardant espoir quant à l’avenir de ce langage parfois délaissé, Maider évoque douloureusement l’appauvrissement latent du vocabulaire dont elle observe pourtant l’immense richesse, notamment en s’entretenant avec des personnes issues du monde agricole pour une émission hebdomadaire qui vise à « faire le lien » entre les paysans. Or, « dans le monde agricole, la langue basque est encore très vivante, même chez les jeunes agriculteurs ». Il existe ainsi un champ lexical paysan et agricole abondant qui évoque entre autres la saisonnalité ou les fluctuations météorologiques. « Brebis » se décline en une série de mots qui désignent les différents âges de la vie de la bête, par exemple. S’émerveillant du foisonnement de cette langue qui varie aussi selon les villages, c’est avec une inquiétude déchirante que Maider nous a décrit le risque qu’elle vienne à disparaître.

Mais pour Maider comme pour d’autres jeunes Souletins, incarner cette identité requiert aussi de mieux connaître le passé, aussi frais et trouble soit-il, des tressaillements violents de la question nationale basque. Si désormais « les armes se sont tues », pour reprendre les mots du sociologue Francis Jauréguiberry, le processus de pacification ne peut être pleinement accompli pour ces jeunes si le silence persiste sur ce qui fut un jour appelé le « contentieux basque ». C’est ainsi que la jeune femme a pris la courageuse décision, avec un groupe d’amis très impliqué, d’entreprendre un travail de mémoire mêlant entretiens et lectures collectives pour vaincre les « tabous » liés à cette histoire et délier les langues. « Beaucoup de choses sont difficiles à comprendre pour nous, des choses [que nos parents] ne peuvent pas encore nous raconter… Il y a des non-dits, on sent dans leur génération des conflits entre les gens… On sent encore des restes de toute cette période. Moi, pour construire l’avenir du Pays basque, j’avais besoin de comprendre vraiment ce qui s’était passé avant, et vraiment d’en discuter». Outre la langue, la culture basque souletine s’incarne aussi dans des chants, du théâtre et des danses. Loin d’être reléguées au rang de vieilleries folkloriques, ces traditions sont perpétuées par des jeunes comme Laure, 23 ans, qui gracieusement consacre un peu de temps chaque semaine à la transmission des pas de la danse souletine aux enfants de son village.

C’est à l’occasion des mascarades, représentations carnavalesques qui ont lieu en hiver, et des pastorales, pièces de théâtre versifiées que l’on joue en été, que sont dansées ces chorégraphies traditionnelles. Outre cette activité, Laure, née de parents souletins artisans, travaille à plein temps en tant qu’animatrice à l’association Azia – « la semence » en basque – dans le village de Tardets, en Haute-Soule. Cette association œuvre auprès de la jeunesse du coin pour l’aider à trouver du travail sur le territoire. Sa particularité est d’être une association de jeunes pour les jeunes : les bénévoles ont tous entre 18 et 35 ans. Créée en 1998, elle doit ainsi leur permettre d’être acteurs de leur vie sociale et professionnelle, de montrer que l’on peut valoriser ses compétences et ses diplômes en travaillant et vivant sur le territoire de la Soule. On encourage notamment chacun, et avec un grand succès, à créer sa propre entreprise.

UN MOMENT CHARNIÈRE

Enfin, dans le charmant village de Barcus, nous avons fait la connaissance de la discrète mais non moins déterminée Jessica, née en région parisienne. C’est lors de ses études à Sciences Po Paris que la jeune femme de 29 ans s’est questionnée sur la crise environnementale contemporaine et sur le modèle agricole français. Après avoir cru un temps que la recherche en sociologie pouvait assouvir sa quête de sens, Jessica a compris que ce qu’elle voulait, « c’était travailler dans les fermes ». Elle est ainsi devenue bergère envers et contre tout.

Lorsqu’on aborde avec elle la question de l’identité basque et de son intégration en Soule, Jessica nous explique que si sa venue ici s’explique d’abord par le travail, et que « c’est en grande partie ce qui [la] motive à rester », elle a aussi « découvert une région unique ». « Étonnée » avant d’être « attirée » par la culture basque, Jessica parle ainsi de la culture « très mondialisée » dans laquelle elle a grandi en banlieue parisienne, citant par exemple les clips MTV qu’elle regardait avec ses amis. « Quand j’ai débarqué, poursuit-elle, j’ai remarqué qu’il y avait un rapport à la culture et à l’identité complètement différent, que j’ai découvertes ici liées au territoire.» Elle s’est ainsi laissée émouvoir par l’attachement à la culture, à la langue et à la terre des Basques, résistant à l’État français dans sa tentative « de détruire une diversité belle et importante » que la jeune bergère ignorait ; enfant et adolescente, « les seuls parlers différents du mien, nous confia-t-elle, c’étaient les parlers de la cité, mais ils étaient très dévalorisés ».

C’est à la lumière de cette prise de conscience que Jessica a ainsi fait le choix d’apprendre le basque. Pour elle, la langue et la culture sont désormais les moyens par lesquels la jeunesse veut lutter et résister, rompant définitivement avec la violence du passé. Si, comme l’a un jour écrit l’historien Paul Veyne, « une culture est bien morte quand on la défend au lieu de l’inventer », c’est sans doute la profonde vitalité de la culture basque de Soule que dévoilent ces itinéraires variés d’une jeunesse engagée et pleine d’espoir malgré le douloureux passé dont elle hérite. Mais peut-être est-ce précisément parce qu’elle traîne cette histoire comme un fardeau que cette jeunesse doit faire preuve d’une inventivité plus grande encore. Aussi assistons-nous possiblement à un moment charnière de l’histoire de cette culture, avant tout liée à la terre et à la paysannerie, qui demeure trop méconnue encore en France.

Se retrouver coincé dans la neige en pleine nuit au retour d’un Törggelen bien arrosé. Faire un tour en tracteur avec le cueilleur Pierre-Edouard Robine. Partager un authentique casse-croûte sur un tonneau au milieu des fûts dans la cave de Jean-Baptiste Semmartin. Trouver refuge à 1580 mètres d’altitude. Remplir un panier en osier de cèpes et de trompettes-de-la-mort puis partager ses retrouvailles, le soir venu, avec le chef de l’auberge. Improviser une session de qi qong au Domaine du Possible. Se siffler un café calva sur fond de Pink Floyd avec le maire du Fidelaire. Dévorer un plateau de Springerle en buvant une tasse de thé devant l’âtre d’une cheminée. Multiplier les Garousmajoust! à coup de chacha en Géorgie…

Pour ce quinzième numéro de Regain et comme chaque fois, découvrez les reportages de journalistes et de photographes partis arpenter les campagne. En haute montagne ou dans les champs d’oliviers, en France ou à l’étranger, sous le soleil ou sous la neige.

En 2019, Regain s’était entretenu avec Pierre Rabhi, un visionnaire qui a compris avant bien des gens que l’avenir le plus radical se nourrit des sagesses du passé.

Par Jeremie Attali. Coordination Alexis Margowski. Photographies Jonathan Llense

Le fondateur du mouvement des Colibris, pionnier de l’agroécologie, philosophe du retour à la terre, qui a sans doute inspiré le plus de vocations agricoles en France depuis quelques décennies nous a fait l’honneur d’un échange pour Regain. Il sait mieux que personne combien l’homme tarde à comprendre ce qui lui arrive. Assis sur ses marches en pierre, saluant quelques amis çà et là, il a pris le temps de répondre à nos interrogations, et d’en créer de nouvelles. Bernanos, qu’il cite souvent, a dit : « Le pessimiste et l’optimiste s’accordent à ne pas voir les choses telles qu’elles sont. L’optimiste est un imbécile heureux, le pessimiste, un imbécile malheureux. »

Êtes-vous plus optimiste aujourd’hui qu’il y a quelques décennies ?

Je pourrais dire non, surtout quand on voit l’évolution du genre humain. L’espèce humaine dure moins de deux minutes à l’échelle d’une planète de vingt-quatre heures. Quelle est la signification de l’hominisation ? La vie s’est organisée de façon à mettre en place sa propre perpétuation. La formule de Lavoisier « rien ne se perd, rien ne se crée, tout se transforme » amène à comprendre l’économie nécessaire à notre survie. Il y a très peu de dissipation. Quand on parle de la « loi de la jungle », celle des humains n’a rien à voir. Si un lion mange une antilope, il la digère, mais il n’a pas d’entrepôt d’antilopes, il ne fait pas commerce d’antilopes. Il ne chasse pas à temps perdu pour en faire commerce aux copains. Et tout est ainsi.

La protection de l’environnement, l’évolution des esprits et la transmission des savoirs ne vont pas assez vite ? Qui prend le dessus ?

L’évolution des esprits est trop lente, à mon avis. Les dégâts deviennent gigantesques. Pendant longtemps, l’être humain n’était soumis qu’à son énergie et à l’énergie animale. Une paire de bœufs, déjà, fournissait de six à dix fois votre propre énergie. Puis avec l’énergie mécanique, on est passé du cheval animal au cheval-vapeur. La thermodynamique a donné à l’être humain une ef cacité sans pré- cédent, pour le meilleur ou le pire. La technologie peut être merveilleuse ou destructrice. On atteint l’apothéose avec la bombe atomique, le résultat de tout un processus de savoirs et de science qui peut aboutir à la fabrication d’une apocalypse, comme celle des Écritures. Et ça, c’est la science. Dans le langage actuel, dès que l’on dit « c’est scientifique », c’est inattaquable. Mais non, la science peut aussi être con, et elle s’achète. Les compétences s’achètent. Il reste toujours ce clivage entre la voie du bien, qui nous fait évoluer dans le sens positif, et l’autre versant. Comme je n’arrivais pas à trouver de réponse au sens de l’être humain, je suis parti dans un truc poétique : la planète se prépare pendant des milliards d’années. Elle est devenue magnifique après être passée par tous les tourments, les éruptions volcaniques, l’alchimie qui l’a produite, avec des extinctions, toute une histoire. Que l’on peut voir comme une histoire dramatique.

La vie côtoie la mort, alors cela complique notre compréhension. Puis la voilà. Ouf. Elle est magnifique. Il y a des forêts, des océans, des merveilles. Et elle se dit : « S’il n’y a personne pour m’admirer, à quoi cela sert-il ? » Ce sont mes fantasmes. « Ah ! Il y a quelqu’un qui va se rendre compte de tout l’effort que j’ai fait pour être si belle, et le valorisera. » Sauf qu’elle s’est trompée. Et cela repose la question de ce que nous sommes.

Mais nous l’avons admirée, n’est-ce pas ? Les grands auteurs, les artistes, ont su lui rendre hommage, non ?

Oui, mais pas seulement eux. Les hommes que l’on dit premiers avec un certain mépris étaient sensibles. Je cite souvent le discours du grand chef sioux Sitting Bull. Les Blancs étaient forcés de racheter les terres indiennes, ils devaient les acquérir légalement, alors on a proposé à ce chef une grande somme d’argent. Il a répondu : « La terre ne nous appartient pas, c’est nous qui lui appartenons. Comment pourrais-je vous la vendre ? Nous ne sommes que locataires d’un monde où nous passons.» Cela, c’est la vérité, et si on la comprend on a un autre comportement avec notre planète et avec les créatures.

Pour que l’on adopte ce modèle, si opposé au nôtre, il faudrait une dictature verte, une crise profonde qui nous force à changer ?

Mais la crise est là. Ce que j’appelle la crise, c’est quand on est dans la surabondance, et que l’on n’est même pas heureux. On consomme des stars, des anxiolytiques, du football. Pour fuir une réalité. Le football, je n’ai rien contre, mais tout de même ces stades avec des gens hurlant simplement parce que des gens tapent dans un ballon, ça me rend dubitatif. Il y a quand même des choses bien plus importantes. Et donc on se repose la question : « L’espèce humaine c’est quoi ? » Je n’ai que deux réponses. Celle de Socrate : « Tout ce que je sais, c’est que je ne sais rien. » Et Fournier : « On ne sait pas où l’on va, mais on y va quand même.» Voilà des vérités absolues.

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Le mur se rapproche mais on ne ralentit pas, c’est ça ?

Moi, je viens de manger, par exemple. Des millions de personnes n’ont pas pu manger aujourd’hui. Toutes les sept secondes, un enfant meurt de faim. On est dans la surabondance sans joie, et, d’un autre côté, d’autres n’ont pas de quoi survivre. Doit-on se confiner dans notre système ? La civilisation qui prétendait être la meilleure, sortir les humains de l’obscurité, a-t- elle réussi ? Je ne vois pas en quoi. La réussite d’une vie devrait se mesurer à la joie. Certains ont trois fois rien mais sont joyeux. Ils ne se plaignent pas, et même ils remercient Dieu, le destin, la vie. Un toit, de quoi manger, se soigner, voilà ce qui devrait rendre heureux. Mais pour nous, c’est ordinaire. Tu ne seras jamais heureux si tu méconnais tes privilèges. Il faudrait le culte du contentement. Sans cesse, la publicité nous poursuit avec ce qu’on n’a pas. Du harcèlement autour d’un désir jamais assouvi. C’est comme ça que l’on se retrouve avec des tas de choses qui ne servent à rien. Les décharges sont remplies de superflu. On achète, on jette, et ensuite il faut traiter. On m’a poussé à me présenter à la présidence aux élections de 2002. Je me sentais incompétent, mais j’ai fini par accepter. Je n’y croyais pas. Notre programme parlait d’agroécologie, d’éducation à la solidarité, de la place à laisser aux utopies. Les utopies, c’est fondamental. C’est grâce à elles que la société avance. Grâce à ceux qui ne fonctionnent pas seulement à la raison, mais aussi à des sensations, à l’intuition.

Mais justement, parfois les écologistes ne manquent-ils pas d’arguments scientifiques et de crédit, pour convaincre, et se défendre ?

La sémantique, le langage sont très puissants pour faire évoluer les consciences. Il est nécessaire pour rendre une option compréhensible. Et il peut être utilisé pour le bien comme pour le mal. Par exemple, quand j’ai lu Mein Kampf, j’ai trouvé cela très structurant, d’une certaine manière très convaincant. Sauf que c’est écrit pour le mal. Il faut toujours se demander si ce que l’on dit sert à une contribution, même infiniment petite, vers un monde meilleur. Cela me ramène presque toujours à Jésus, dont le seul message était l’Amour. La seule énergie qui puisse nous sauver de cette situation. Ce n’est pas une affaire personnelle, inter-humains. Il ne s’agit pas de l’amour comme nos histoires de cœur, la sentimentalité, le romantisme, qui commencent trop souvent par des promesses d’éternité pour finir au tribunal : « Qui garde les enfants ? » Cela est magnifique, bien sûr, déjà. C’est comme ça que la vie se propage. Elle est maline, d’ailleurs, la vie, car si on n’avait pas procréé dans le plaisir, cela fait bien longtemps que l’humanité aurait disparu. «Ah, il faut que je fasse un gamin quand même » (rires), rien à voir avec la pulsion qui est là… La vie veut vivre. C’est une forme d’intelligence. Elle a mis en place un processus, chez toutes les espèces, pour faire de la survie un but. Et c’est là qu’il faut être capable de discerner de quel amour il s’agit et de ne pas le dénaturer.

Quels conseils donner à un jeune qui se sent perdu, aujourd’hui, face à un monde si triste ? Comment le déculpabiliser et l’encourager à agir ? À quelle philosophie se raccrocher ?

Ce n’est pas simple. Je suis opposé à ce paradigme où le fric a la priorité absolue. Même les religions ne protègent pas l’œuvre de Dieu. Après tout, ce devrait être les premiers écolos. C’est ce qu’ont mieux compris les sauvages, qui n’ont pas fait de théologie, eux. Même le discours de Jésus a été dénaturé. Les croisades en sont l’exemple. Délivrer le tombeau du Christ… Un prétexte, un alibi pour aller piller l’Orient et ses richesses.

Alors, qu’est-ce qui rend heureux, si ce n’est pas l’accumulation de richesses ? L’accomplissement personnel ? Le fait de se sentir utile ?

Je ne peux pas vous dire que je sois moi-même profondément heureux. Pourtant, Dieu sait que je m’implique. Je sais que je ne suis pas sur Terre pour détruire mes semblables ou la vie. Mais pour avoir cette joie que procure le fait de contempler la vie. Je suis une conscience qui essaie de valoriser la réalité, à travers le prisme de ma subjectivité et de ma capacité à admirer, qui n’est pas réservée aux peintres et aux musiciens.

Et l’accumulation de ces savoirs, de ces raisonnements, transmis de père en fils et de voisin en voisin, qu’en reste-t-il, n’a-t-on pas presque tout perdu ?

Oh si, presque tout. La civilisation technico-scientifico-financière s’est décrétée comme l’aboutissement d’une évolution humaine qui va vers les sommets. Sans s’apercevoir de sa chute. Elle dégringole et croit progresser. Lors de mon retour à la terre, je suis allé voir beaucoup de « vrais paysans ». Sans terres, des paysans traditionnels, des montagnes. J’ai eu du mal à mettre de l’ordre dans la première impression qu’ils avaient eue de moi. Je parle bien, je suis instruit, donc forcément, pour eux, je savais. Mais eux ignoraient. On leur avait mis ça dans la tête, aussi à force de rabaisser le terme de paysan. Leurs réponses à mes questions commençaient par : « J’espère que je ne dis pas de bêtises… » Alors que c’était l’inverse, ils avaient bien plus de savoirs que moi. Si aujourd’hui, malheureuse- ment, il y a plus d’exploitants agricoles que de paysans, c’est parce qu’on a mis en place un processus. La pétrochimie internationale fabrique des prescripteurs. L’ingénieur prescripteur d’engrais, le médecin prescripteur de médicaments, et le tour est joué. On fait de la prescription. Sans personnalisation. L’être humain est plus complexe, il est psychique, il souffre d’être contrarié, de commettre des erreurs. Il souffre de son alimentation, de ses transgressions. Il ne peut être appréhendé de manière si mécanique.

Vous-même qui êtes si spirituel, vous considérez-vous comme religieux, au sens de relié au divin ?

Oh oui. Maintenant, bien qu’ayant été musulman et chrétien, je ne me reconnais désormais plus d’aucune structure, organisée, disons. Cela a même avivé mon fait religieux. Car, en passant par ces organisations religieuses, j’ai vu combien on était obligé de se conformer au dogme. C’est ce qui a fait ces catastrophes, ces guerres. On a fait des horreurs, brûlé des gens. Les croyances provoquent des horreurs. Tout comme ceux qui nient toute religion : l’athéisme, dans lequel toute dimension divine est rejetée, où on ne garde que la dimension structurée, comme le communisme de Staline, ou aujourd’hui le capitalisme. On recrée toujours ce même modèle féodal. Il se constitue systématiquement une cellule, plus ou moins visible, de profiteurs. Arrêtons donc de croire en une modification profonde de l’histoire humaine, sans comprendre que tout part de nous. Veut-on être dans le positif ou dans le négatif ? D’où Jésus, qui revendique la force de l’énergie de l’Amour. Je dis toujours que des extraterrestres évolués qui nous observent ne pourraient pas conclure que nous sommes une espèce intelligente. Je les vois s’esclaffer. On détruit tout, alors que l’on a tout. Et on fait des projets pour aller sur la Lune, un caillou tout nu, sans vie. Alors que cette oasis qu’est la planète Terre, au milieu d’un immense désert astral, on n’est pas capable de la préserver. Un soir d’été, au milieu de toutes ces étoiles, on est forcé de réaliser combien on est chanceux, combien tout cela est fragile. Je suis né dans le désert, et elles y sont très visibles, toutes proches. Elles sont l’une des rares choses inchangées par rapport à ce que voyaient nos ancêtres, et nos descendants verront les mêmes.

Qu’y a-t-il après la mort, selon vous ?

« Tout ce que je sais c’est que je ne sais rien », disait Socrate. Bien sûr, c’est plus confortable d’imaginer quelque chose. Cela soulage de se dire qu’on va renaître. Accepter que notre histoire soit finie, c’est difficile. L’important est de transmettre. On naît innocent, on apprécie la vie telle qu’elle est pendant quelques années, puis on comprend. Les enfants ne sont pas éduqués à la vie. On les enferme, et on en fait des technocrates ignorants, qui n’ont jamais vécu la vie. C’est le conditionnement que veut le système. De la performance dans les aptitudes, de façon à ce que l’organisation ait les compétences nécessaires pour survivre. Sans remettre en question la direction donnée, sans s’interroger sur les raisons de ces guerres, de ces peuples mis au rang de quasi-esclaves, de la disparition des espèces. Pensons à nos enfants. N’est-on pas en train de les mettre dans un vrai traquenard ? Je serais vraiment malheureux de penser que je n’ai rien fait pour améliorer la situation. Même si j’ai enfin la chance d’être écouté, ça ne représente pas grand-chose. Tout le monde me demande si je suis optimiste ou pessimiste. Ça n’est pas important. Ce qui compte, c’est ce que je fais pour améliorer les choses.

Je ne vous cache pas mon inquiétude.Votre génération se sentait coupable, elle tente de réparer ses erreurs, mais la mienne, ne risque-t-elle pas d’être abattue ?

Chaque génération est victime du préjudice qu’ont vécu les générations précédentes. Mais elle est aussi responsable de celles qui arrivent. Je ne sais pas quand je vais mourir, mais cela arrivera. Comme chacun. À partir de là, dans ce court temps qui m’est donné, infinitésimal à l’échelle de la vie de la planète, j’ai la possibilité d’agir et de faire. Mais est-ce que je le fais ?

 

Il est des endroits qui ont une âme. Chaque saison, nous faisons escale dans un village vivant. Planté en terre paysanne aux abords de l’estuaire du fleuve Somme se trouve Ponthoile.
Un village picard rustique et paisible, couché dans la splendeur des bas-champs marécageux. D’ici émane le goût du vrai !
Par Alexis Margowski. Photographies Thomas Humery.

La civilisation du village vacille, continuellement bousculée, malmenée par la modernité. Ponthoile est un de ces villages oubliés, un beau patelin. Cinq hameaux paisibles (Bonnelle, Le Hamel, Morlay, Romaine, Romiotte) entrelacés sur une vingtaine de kilomètres autour d’un petit bourg clairsemé, rendu hirsute par le vent du Nord, à l’image de ces canards de Barbarie qui traînent devant la ferme des Prevost 1, une vieille famille paysanne. Situé entre Abbeville et Le Touquet, Ponthoile fait partie du Parc naturel régional de la Baie de Somme. Bienvenue en Picardie maritime, au pays de l’oiseau migrateur.

Sous le joug de l’administration de la communauté de communes Ponthieu-Marquenterre, une machine écrasante qui lisse les vies de 71 localités, Ponthoile pleure son école disparue en septembre 2018. Dieu sait si les mioches font le bonheur des campagnes. Se voir ôter injustement l’école du village, l’un des derniers lieux de vie, n’est pas une peccadille pour les 630 âmes qui vivent ici ! JeanLuc Massalon, l’instit’, juge cette décision administrative tout à fait « antidémocratique » et ne peut admettre que le rectorat d’Amiens ait permis « sans concertation et sans nuance aucune » la fermeture définitive de cette école primaire où l’harmonie régnait. Une école de deux classes qui n’était pas en sous-effectif. Une école sans problème qui ne demandait rien à personne : une école heureuse. Comment l’administration d’un territoire rural peut-elle, au nom de « l’école du xxie siècle », ordonner pareille décision dogmatique dans le contexte actuel du dépeuplement des campagnes ? Doué d’un cynisme âcre, le système a précipité le village dans l’embuscade du regroupement pédagogique au sein de grands ensembles sortis de terre au loin. Les Pontiloises et les Pontilois, eux, n’ont pas eu leur mot à dire. Que le béton coule…
De la mobilisation générale de Ponthoile autour de son école est née une amitié. Une amitié scellée entre le village tout entier et un jeune auteur-compositeur-interprète originaire de Dun-le-Palestel, autre petit pays de 1 105 habitants dans la Creuse. L’amoureux des mots s’appelle Gauvain Sers. Après avoir donné un concert à Amiens le 25 mars 2018, où se trouvait l’instit’ de l’école, Gauvain reçoit une lettre. Une bouteille à la mer dans laquelle Jean-Luc Massalon explique tout : le désarroi face à la menace pesant sur ses deux classes, le découragement des parents d’élèves, ce sentiment d’être méprisés et de ne pas être écoutés. Alors Gauvain prend sa plume, sa guitare et compose pour eux une chanson en or, un hymne pour la France entière intitulé « Les Oubliés ». Deux semaines plus tard, il envoie son texte à l’instit’. Les Oubliés sera le titre de son deuxième album, sorti en mars 2019.

LA FERME DE ROMIOTTE
À l’arrière de la mairie, anciennement mairie-école, s’étirent des parcelles de terre sableuse où poussent, entre autres, la pomme de terre de la Baie de Somme et une carotte de sable 2 si grosse qu’elle met au dé les gabarits moribonds du commerce. De ce côté du village, les parcelles déroulent de larges sillons du nord au sud qui surplombent les bas-champs situés de l’autre côté du bourg, avec ses marais et ses pâtures humides ornés de vieilles trognes de saules blancs. Le champ de carottes fait partie des 140 hectares de terres appartenant à Henri Poupart 3, agriculteur et maire de Ponthoile dans son troisième mandat. En tirant sur une poignée de fanes, il se présente tout en en montrant les racines : « Mon grand-père puis mon père ont travaillé ici comme paysans, à la ferme de Romiotte. On y faisait de la luzerne, de la chicorée, de la betterave sucrière… C’est l’élevage paysan qui a dégusté le plus ici, il a presque disparu. Comme les prairies tout autour de la ferme. Parce que malheureusement nous n’avons jamais été capables de faire vivre correctement les éleveurs ! » Il avertit aussi : « La ferme des mille vaches d’Abbeville, qui a fermé ses portes, était une aberration complète ; ce modèle-là est la promesse de la disparition de l’agriculture. » Dans le monde agricole, les plus exposés à la pauvreté, à la pression financière et à l’isolement sont les éleveurs bovins et les petits paysans. En France, 605 agriculteurs ont mis fin à leurs jours en 20 15. Parmi eux, 109 femmes et 496 hommes. La déprise agricole est manifeste, Henri Poupart peut en témoigner : « J’ai 60 ans. Quand j’étais gamin, il existait cinquante-cinq fermes à Ponthoile, contre une petite dizaine aujourd’hui. Il faut impérativement installer de nouveaux paysans plutôt qu’agrandir les exploitations. » Le maire, son épouse Anne, productrice émérite de safran, et leur fille Julie Brodar, herbaliste et cueilleuse de plantes sauvages, vivent un peu plus loin dans la fameuse ferme de Romiotte. Ce lieu a une histoire qui vaut le détour. C’est là que les jeunes frères Caudron, paysans-explorateurs et passionnés d’oiseaux, habitaient. Ils ont réussi à faire voler en 1909 leur premier planeur tiré par un cheval lancé au trot. Gaston était aux guides et René aux commandes. Inspirés par les célèbres frères Wright d’Amérique, les deux Picards débutèrent là une carrière exceptionnelle dans l’histoire de l’aviation.

UNE LEÇON DE SIMPLICITÉ
Si Ponthoile est devenu, grâce aux Caudron, le berceau de l’aéronautique, Pépé, elle, n’a jamais mis le pied dans un avion. Le vélo lui a offert la liberté dont elle rêvait dans sa jeunesse. Béatrice Deletoille 4, dite « Pépé », n’oubliera jamais « l’importance de la bicyclette » dans la vie des cam pagnes. Elle qui est née dans les années 1960 à Ponthoile, au hameau de Morlay, dans une famille modeste, y a toujours vécu. Sa joie de vivre intacte émerveille ! Le soir venu, elle nous sert son bisteu tout juste sorti du four. Ce plat de résistance picard, un pâté de pommes de terre, se déguste assorti d’un peu de crème et de lard. Un régal. Pépé nous raconte à quel point l’entraide, l’échange et la débrouille étaient légion ici. « Beaucoup d’échanges ! » lance-t-elle dans son phrasé franc et lapidaire. « Durant les moissons, on s’entraidait, on n’avait rien, pas de pâture pour nos bêtes. On graissait le cochon, les lapins, on ne faisait pas de courses. On se rendait à l’épicerie pour certains produits comme le sucre, le café ou le savon. Y avait beaucoup d’échanges ! » C’est cette existence rude, libre et saine avec tous ses enchantements du quotidien, qui faisait une vie bonne. Ce qui manque aux nouvelles générations, selon Pépé, c’est « l’appréciation des choses simples, des petites choses ». Le besoin d’essentiel, de produits plus simples, s’accompagne aujourd’hui du retour de la proximité avec l’essor des circuits courts alimentaires. Certaines fermes de Ponthoile ont ainsi ouvert leur échoppe de vente directe. C’est le cas de la Laiterie de la Baie, au hameau de Romaine, où voisins et amis se croisent deux fois par semaine, se donnent des nouvelles, discutent, avant d’acheter le babeurre, les yaourts et le lait. Le principe des paniers de producteurs Amap se développe doucement, même si les territoires des Hautsde-France accusent toujours un léger retard en matière d’agriculture biologique. C’est pour tant chez Florent Boulanger une conviction depuis le commencement de sa ferme Les Légumes de la Morette. Cela fait dix ans qu’ils sont maraîchers avec son épouse. « Le bio implique des pratiques agricoles parfois contraignantes », concède Florent, mais il souhaite vraiment donner à la nature sa juste place dans la ferme. Tant mieux, car Étienne 5, son jeune fils, veut reprendre le flambeau. Ponthoile ferait un tableau paysan de toute beauté, montrant la rudesse des métiers de la terre et leur fragilité. C’est déjà un paradis pour les oiseaux migrateurs, qui aiment y séjourner malgré les chasseurs locaux. Bonne nouvelle, la chasse à la hutte est terminée jusqu’en septembre ! Et pour les mioches de Ponthoile, bonne nouvelle aussi : l’école va se transformer en scène-atelier d’art.

À Romagne, en Gironde, Jocelyne Riffaud est productrice de fleurs séchées depuis trente ans. À la Ferme aux Fleurs, où elle travaille en agroécologie paysanne, elle fait office de résistante dans un secteur où la demande a chuté durant une dizaine d’années. Mais depuis trois ans, les fleurs séchées vivent une seconde jeunesse.

Par Vincent Trouche. Photographies Thérèse Verrat et Vincent Toussaint.

Il y a d’abord une odeur de foin. Elle enrobe la pièce. On y devine de légères notes florales, un peu passées, asséchées. Entrer dans le petit espace de travail de Jocelyne Riffaud, quelques pas en contrebas de sa maison, c’est pénétrer dans la deuxième vie de tout un monde végétal qui s’est vidé de son eau. Depuis trente ans, la résistante produit des fleurs séchées (elle parle de « fleur sèche », au singulier) dans sa ferme qui s’égrène en étages sur le versant nord d’une colline de Romagne, en Gironde. « Il y a un charme particulier avec la fleur sèche. Comme un peu de romantisme. Elle dégage une certaine douceur, fait penser à l’hiver », sourit-elle. Sur un long établi en bois qu’une langue de soleil vient lécher, elle a disposé plusieurs paquets de fleurs récupérées dans des cartons derrière elle, triées par variété. Tout en parlant, elle attrape de petites boules colorées campées au bout de tiges dont le vert s’est perdu. Le Gomphrena est « une fleur qui ne se tient pas », explique-t-elle tout en l’entourant de tatarica, une plante plus ferme. Elle répartit les couleurs, noue les tiges avec un bout de raphia dans un bruit de papier froissé, puis les coupe à la même hauteur d’un coup de sécateur. « Pour faire un bouquet, c’est comme pour une photo. Il faut du contraste, du volume.» Elle connaît les gestes, a assemblé des milliers de bouquets, qu’elle vend ensuite sur les marchés de Cadillac ou de Pessac, mais ils ne le lui ont pas toujours bien rendu. « Il y a eu une parenthèse de dix ans sur les fleurs séchées.» Dix années pendant lesquelles la mode a passé. L’effervescence du début – « J’en vivais bien, je pouvais sortir un salaire autour des 1 800 euros par mois » – s’est effacée. Les producteurs de fleurs avec. Le regard fier, elle lance : « J’étais l’une des dernières Mohicanes.» Elle a continué par passion, mais a dû se diversifier pour survivre. La Ferme aux Fleurs est devenue pédagogique, la paysanne s’est mise à transformer sa production en macérats huileux, baumes et eaux florales pour s’assurer un salaire. « Je n’ai pu continuer que parce que la ferme pédagogique avait pour support la fleur sèche. J’ai fait durer les fleurs séchées pour le plaisir.» Elle n’y consacre alors qu’à peine 10 % de sa production.

RETOUR DE MODE

Depuis trois saisons, la mode a fait sa boucle et revient vers la fleur sèche. « C’était presque une surprise. Mais notre chance, c’est que ce sont les jeunes qui aiment.» Tandis que pour les générations précédentes, ces décorations sont parfois vues comme « un truc de grand-mère ».
À une paire d’années de la retraite, la reprise est « presque rageante » pour la productrice de fleurs. Mais quand elle a vu que les grossistes vendaient plus cher qu’elle au détail, elle a aligné ses prix et trouvé le goût de se relancer. « Sans être assoiffée par le revenu. Je ne veux pas travailler pour la gloire », assume-t-elle le regard droit. Aujourd’hui, près de 30 % de ce qui sort de terre termine en fleur sèche, et Jocelyne se demande si elle va en planter un peu plus l’année prochaine. Encore loin de l’euphorie des débuts, mais de quoi reprendre du plaisir à sécher ses fleurs et confectionner ses bouquets. « Il ne faut pas chercher à expliquer la mode », élude-t-elle, tout en tirant sur un épi de blé pour donner un peu de volume à une composition. Peut-être qu’un désir de retrouver les saisons et du local pour une part de la clientèle a participé à ce regain. « Ça, c’est quelque chose de très très nouveau », assure-t-elle. C’est pourtant une logique de consommation qu’elle a toujours appliquée à sa manière de travailler. « Je ne choisis que des plantes qui se plaisent ici, dont le biotope correspond. La nature est généreuse, il ne faut pas la contraindre. C’est quand tu veux l’impossible que tu rencontres des problèmes avec tes cultures ; c’est pour ça que l’agriculture industrielle a besoin de toutes ces béquilles.» Les fleurs n’y ont pas coupé. « Elles font partie des végétaux les plus torturés. On les nanifie ou les agrandit à coup d’hormones. Et les sols s’en souviennent. Moi, j’ai un rapport à la terre qui relève de quelque chose de profond, d’intime.» Elle pose sa main sur son menton, prend une respiration. « Cultiver, c’est vraiment vital pour moi.»

Là-haut, après le coude raide que fait la route, au-dessus de sa maison, son jardin s’étale en une jolie terrasse aux nuances de vert piqué de quelques points de couleur qui disparaîtront aux premiers gels. Deux serres, dont une dévolue au séchage, quelques lignes où la terre est à nue – «là, il y a quelques semaines, il y avait des parterres de fleurs ». Au bout du jardin, une chaise en plastique blanc semble faire office de trône de contemplation. Çà et là, de petites sculptures en ferraille, coquetterie de Jocelyne, égayent l’espace. « S’il n’y a pas d’âme, moi je ne peux pas. »

LA TÊTE EN BAS

Panier en osier sous le bras, elle attaque les immortelles au couteau. Tchac! Un coup sec, la tige coincée entre la lame et le pouce, puis au tour de la suivante. «Il ne faut pas les cueillir trop ouvertes. En séchant, elles vont s’étaler.» Quelle que soit la variété, elle a généralement une fenêtre de deux ou trois jours pour les cueillir au meilleur moment. «Je fais au mieux, par exemple s’il doit y avoir des intempéries je les ramasse même si elles ne sont pas parfaites.» Le séchage prend ensuite une dizaine de jours selon les fleurs. «Un peu comme pour la cuisson en cuisine, il y en a qu’il faut sécher vite, comme la nigelle de Damas, si je veux qu’elle garde un bel éclat vert. Pour d’autres, dont le Gomphrena, cela doit être plus lent, sinon les pigments se referment. »

Au plus gros de la saison, en septembre, la serre noire est pleine de fleurs pendues la tête en bas. En passant, elle cueille aussi quelques calendulas, petits soleils orange qui collent aux doigts. Elle n’en ramasse que la fleur, ils macéreront dans de l’huile de tournesol. De l’autre côté du jardin, la vieille jument de la ferme se promène. Elle n’a plus de dents mais continue de tondre. « J’aime qu’elle soit là, ça fait une présence », dit Jocelyne qui, du coin de l’œil, vérifie qu’elle ne s’en prend bien qu’à l’herbe. Elle est aussi vieille que la Ferme aux Fleurs mais avait déjà 15 ans à son arrivée. Son premier propriétaire l’avait appelée Violette.

Rando-enquête sur le «crofting», mode de vie rural chargé d’histoire, caractéristique des îles et des côtes du nord de l’Écosse.
Texte et photographies par Clément Osé.

Anna dans le polytunnel du croft qu’elle cultive avec son mari depuis vingt-cinq ans, près d’Achmelvich.

Une péninsule constellée de lochs nacrés, une symphonie de verts, de bruyères et de cailloux, de vieilles montagnes majestueuses avec leurs kilts d’éboulis suintant de ruisseaux couleur single malt. Et tout ça pour nous tous seuls, en plein mois d’août. Le secret de ce paradis sauvage préservé de toute affluence ou presque ? Une certaine hostilité.
La steppe infinie des Highlands, aux airs de pelouse de golf négligée, est en réalité une vaste éponge, un marécage ivre de pluie fouetté par le vent. Ici on marche sur l’eau. La tourbe est fourbe, crevassée et grouille de midges, ces petits cousins des moustiques amateurs de mauvaise météo et d’épiderme, fascinants par leur rapport entre capacité de nuisance et taille. L’Écosse n’est pas une île facile, mais nous avons trouvé la parade pour profiter de notre été en anorak dans le wild North West. La solution est faite de pierres, d’ardoises, d’une cheminée, de quelques chaises déglinguées et de compagnons sympathiques. Les cabanes écossaises s’appellent des bothies. Dormir au sec permet d’aborder les lendemains avec sérénité et les intempéries avec philosophie. Alors, forcément, il y a ce moment au coin du feu, quand le vent et la pluie s’acharnent sur le toit, que les chaussures sèchent et que les pâtes au pesto cuisent, où on se dit que c’est quand même une belle chose qu’un refuge. Je me demande alors qui sont nos bienfaiteurs du soir, les bâtisseurs du bothy de Glendhu.

UNE HISTOIRE DE PETITS LOPINS


Avant d’être un bothy, ce logis était celui d’un crofter. Les crofters travaillent des crofts, des parcelles agricoles d’environ deux hectares, dont je regarde les longues clôtures de pierre sèche qui courent de la plaine jusqu’au loch. C’est à ce moment-là que le sujet m’apparaît.

« Croft » est le mot magique de mon enquête, le mot de passe des paysans des Highlands, parce que c’est un mot chargé d’histoire.
Écosse, Highlands, début du xviii siècle, pluie : les paysans cultivent plus ou moins collectivement les terres, propriété de différents chefs de clan qui, eux, guerroient les uns contre les autres. C’est au milieu de cette féodalité que débarque « Bonnie Prince Charlie », un Stuart qui lorgne sur la couronne de Grande-Bretagne, réunissant l’Angleterre et l’Écosse depuis l’Union de 1707. En bon homme politique, Bonnie rassemble et forme une coalition avec des clans des Highlands. Après quelques victoires sur les Anglais, l’aventure tourne au vinaigre. Les Anglais, alors moyennement fair-play, décident de punir les Highlanders en installant leurs lords sur les terres des clans vaincus. Pendant ce temps, la révolution industrielle commence et les usines textiles ont besoin de matières

premières. Les dés sont jetés : les grandes étendues du nord de l’Écosse sont recouvertes de moutons pour répondre à la demande de laine et de viande. Quant aux paysans qui les occupent, ils sont « évacués » vers le littoral ou les colonies de l’Empire. Cette politique est connue sous le nom de « Highland Clearances », du verbe to clear, « dégager ». Elle a été généralisée à partir de la fin du XVIIIe siècle et présentée comme une modernisation nécessaire de l’agriculture.

On propose aux exilés de leur louer un lopin de terre en pente, balayé par le vent, avec plus de pierres que de terre : un croft. Ces parcelles sont volontairement trop petites pour que les crofters ne puissent en vivre. Le but est alors qu’ils se tournent vers la mer pour en exploiter les ressources. Les crofters en bavent, ils l’ont mauvaise. Pour éviter une révolte, le Crofters Holdings (Scotland) Act est voté en 1886, accordant des loyers fixes et la garantie de ne pas être expulsés du jour au lendemain. Au XXe siècle, le crofting comme mode de vie décline ou se transforme, c’est selon. Les descendants de crofters se tournent partiellement ou en totalité vers le salariat, le tourisme ou tout autre moyen de survie moins éreintant.

CROFT IS NOT DEAD

Le marcheur qui chemine aujourd’hui non loin de la côte atlantique en quête d’un croft se sent archéologue. Les buttes de culture où poussaient les pommes de terre sont recouvertes de pelouse et les blackhouses, où les familles vivaient autour d’un feu de tourbe, ont été abandonnées pour des white houses maquillées de crépi et de paraboles. Dans l’ancien crofting township (hameau de crofters) d’Achmelvich, les mobile homes ont remplacé le bétail et les plantations. Je ne suis pas loin de penser que l’histoire des crofts est terminée quand on me donne le contact de Claire, une « crofteuse » en activité. En franchissant le portail, je remarque les poireaux et les carottes dans le potager, ce sont les premiers légumes que je vois pousser depuis qu’on est dans les Highlands.

Claire fait partie du grazing committee local, l’organisation qui gère les pâturages communs des crofters : combien de têtes de bétail par crofter et combien de temps – pour laisser aux prairies le temps de s’en remettre. Depuis que Thatcher, dans les années 1980, a réduit à néant les pouvoirs des autorités locales, ce sont surtout ces grazing committees, composés de crofters, qui régulent l’usage du sol des townships. Les décisions sont prises au consensus, sous le contrôle lointain de la Crofting Commission, l’autorité nationale en la matière. Les crofts ne sont donc pas des terres agricoles comme les autres et obéissent à leurs propres lois. Claire raconte qu’elle a vécu un moment historique en 1992 quand l’Assynt Crofters’ Trust, dont elle fait partie, a racheté pas loin de 12000 hectares de terres à un fonds d’investissement étranger, rendant les crofters enfin propriétaires. Cette victoire a son petit monument sur le bord de la route. Avant de finir le thé et le cake au raisin, Claire nous parle de son activité : une vingtaine de moutons et quatre vaches, pour la viande et le lait. Elle cultive plusieurs crofts pour arriver à en vivre, comme beaucoup de crofters actifs. Quand je lui demande si elle travaille en bio, elle me fait cette réponse raisonnée qu’elle utilise le moins de chimie possible pour soigner et nourrir ses bêtes.

C’est au départ d’une marche que je découvre le croft de mes rêves. Par hasard ou par miracle, il fait grand bleu avec quelques nuages pour décorer. Le soleil se reflète sur les panneaux photovoltaïques du chalet perché au sommet du terrain. Anna est dans la cuisine, inondée de lumière. Par la fenêtre on voit leur vallon enchanté, bordé de collines rocailleuses et d’un étang couvert de nénuphars. L’Atlantique dépasse de la colline d’en face. Anna est en train de faire de la tomme avec le lait de ses brebis. Amen.

Anna et Ray sont des néo-crofters. Ils ont été profs d’anglais au Kenya, à Hong Kong, et se sont beaucoup promenés avant de passer devant le panneau « à vendre » de leur futur paradis, il y a vingt-cinq ans. Quand ils sont arrivés, ils ont planté la haie, puis ils se sont mis à faire du potager aux coins qui s’y prêtaient, disséminés sur le terrain. Aux meilleurs endroits, il y avait vingt centimètres de sol au-dessus de la roche. Du coup, ils ont amendé le sol, fait des buttes, adopté des chevaux et des moutons pour avoir du fumier. Aux emplacements où il y avait beaucoup d’eau, ils ont planté des fruitiers. En contrebas, une serre a été construite avec des matériaux de récupération refoulés par l’océan. À l’entrée, il y a une balancelle et des grappes de raisin à portée de main. Ils ont fini par transformer leur croft aride en petite réserve de biodiversité et sont autonomes en légumes, en électricité et surtout en fromage la plupart de l’année. Ils ont rénové la blackhouse pour les invités, transformant ce qui était un abri spartiate en cocon ultra douillet. On serait bien restés donner un coup de main et faire un tour au sauna, lové dans un recoin de verdure, mais on s’en tient à un ramassage de petits pois avant le déjeuner. Fromage et pain maison, légumes du jardin, tout ça est trop bio pour nous qui déprimions à manger des pommes néo-zélandaises suremballées.

HOW DO YOU SAY “AMAP”?

Comme Claire, Ray est grazing clerk, c’est-à- dire référent pour le grazing committee local. Il raconte que le croft comme unité foncière agricole est solidement verrouillé par la loi, qui oblige en théorie les crofters à habiter et à utiliser leur croft. C’est pourtant une exception, car la plupart des d’entre eux ne pratiquent aucune activité agricole, mais gardent jalousement leur « droit d’usage » pour le jour où ils voudraient en faire quelque chose. Le fonctionnement des grazing committees, censés informer la Crofting Commission de ce genre de dérive, pousse en fait le grazing clerk à l’immobilisme pour maintenir la paix et l’unité du township. Cet état de fait ne laisse guère la place aux nouveaux venus et à leurs projets agricoles. C’est une des raisons pour lesquelles il est si difficile de trouver des produits locaux. Selon Ray, c’est aussi parce que les normes de commercialisation sont volontairement adaptées aux produits des fermes industrielles tandis que ceux des crofts sont privés de distribution. Quand nos hôtes ont des excédents, ils font du troc avec les voisins. Sinon, la vente directe ou l’équivalent des AMAP sont anecdotiques au nord de l’Écosse, et il est compliqué d’éviter le plastique de Tesco pour faire des provisions. Quant à vivre du crofting, Anna et Ray sont dubitatifs : ils arrivent à s’en sortir parce qu’ils sont arrivés avec un pécule, mais les rares crofters qui ne vivent que de leurs bêtes et de leurs cultures mangent beaucoup de pommes de terre.

Au moment du café, le Brexit s’invite dans la conversation. Ray m’explique que ça pourrait avoir des conséquences sur les crofters qui vendent leur bétail aux enchères à des grossistes dont les camions réfrigérés alimentent le marché européen. Si le Royaume-Uni sort de l’Union, l’Écosse voudra l’indépendance pour y retourner, se coupant en partie des débouchés anglais. Quand je demande si ces péripéties commerciales pourraient mettre fin à la valse folle des importations-exportations, relocaliser l’économie et la production agricole dans le nord de l’Écosse, qui était quasiment autosuffisant il y a cinquante ans, Ray me lance un regard dans lequel je lis Inch’Allah. Dans tous les cas, les crofts seront plus rapides à s’adapter que les exploitations mécanisées du Sud, encore plus dépendantes du pétrole et des cours des marchés mondiaux. Quand l’effondrement atteindra les rives des Highlands, le salut alimentaire dépendra peut-être du réveil des crofts et des vieilles pratiques d’entraide et de mise en commun de la terre héritées des temps difficiles.

De retour à Ullapool, on dîne au Seafood Shack, un foodtruck pour bobos en K-way qui propose du poisson local dans des barquettes en amidon biodégradable. Ils travaillent directement avec un des petits pêcheurs que je croyais disparus. On se régale pendant que l’hymne à l’espoir est interprété par un cortège de cornemuses, de tambours et de carreaux qui s’avance triomphalement sur la jetée.